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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Le rapport de Brodeck : pourquoi Dieu s'est-il retiré de sa création ?

Lundi 12 Novembre 2007, 10:01 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 2682 fois
Quelques  nuages planent, paraît-il, au-dessus du monde des livres et de l’édition. Entre une offre pléthorique et une demande exsangue se multiplient pourtant les collections, les romans, les autobiographies, les témoignages, les consécrations. Au milieu de ce chaos plus ou moins organisé survivent de vénérables institutions, de vieilles maisons destinées à fabriquer de la littérature formatée  et les lecteurs qui l'accompagnent. Dévolues à entretenir l’illusion que c’est là qu’il se passe quelque chose. Tel le prix Goncourt. L’an passé, c’était Les Bienveillantes de Johnathan Littell pour son pavé.  Cette année, c’est Gilles Leroy qui l’emporte à la corde au quatorzième tour de scrutin ! Une façon de ne pas mettre tout le monde d’accord. Le titre de son livre ? J’allais oublier, c’est Alabama Song. L’histoire de Scott et Zelda. Dans cette thématique d’hybris flamboyante, on commencera par lire La mort du papillon de Pietro Citati qui vient de paraître en traduction chez Gallimard. En attendant, je me suis coltiné Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, un des prétendants légitimes au Goncourt. Avec ce roman, on reste en partie dans la thématique de Littell, celle des camps de concentration, de l’ignominie, du cynisme et de la violence aveugle.
L'intrigue en est la suivante : un rescapé des camps, Brodeck, est de retour dans son village, dépossédé de lui-même, anéanti, invisible presque. Il doit sa survie au fait d’avoir fait taire en lui l’idée de dignité, d’avoir abjuré tout instinct de révolte, son humanité même, devenant peu à peu le "chien Brodeck" que les kapos exigeaient qu’il devînt.
"Nous n’étions plus nous-mêmes. Nous ne nous appartenions plus. Nous n’étions plus des hommes. Nous n’étions qu’une espèce."
Brodeck revient vers "les siens", qui l’ont renié, expulsé comme un corps étranger, avec un devoir de mémoire. Il doit témoigner, une manière d'authentifier le récit. "Et puis tu raconteras, tu diras tout. Tu le diras pour moi, tu le diras pour tous les hommes."
 
 
Le début de The thin red line de Terrence Malick. Voix-off du soldat Witt :
What’s war in the heart of nature ?
Why does nature vie with itself ?
The land contend with the sea ?
ls there an avenging power in nature ?
Not one power, but two?

Cet homme hanté, Brodeck, cette ombre qui préfère désormais la poussière à la morsure, tente de réintégrer sa communauté d’origine – celle qui, obéissant aux fantasmes purificateurs d’un nommé Buller – et qui sait ? retrouver peut-être une place celle qui lui a été refusée jusqu’ici. Quitte à se faire oublier… «Je ne ressemble à rien». C’est à partir d’un événement qu’une vie se met en marche ou s’interrompt, croise d’autres vies, s’entrelace à son destin. Remplacez une vie par un roman et vous aurez Brodeck, déguisé en métaphore de l’écrivain, l'homme qui brode. Procédé astucieux mais sur lequel Philippe Claudel tire parfois un peu trop... L’événement, c’est ce que, dans son dialecte, Brodeck nomme l’Ereigniëss. Une mise à mort. Celle d’un homme arrivé là un jour, par hasard, l’Anderer, figure christique évidente…
Toute écriture consiste en partie en cette tâche infinie, raconter une mise à mort : celle d’un amour, d’un homme ou d’une femme, d’un peuple, d’une idée peut-être. De l’autre dans tous les cas… Ça a commencé avec Socrate, qui parlait beaucoup et se méfiait à juste titre de l’écrit qui consignerait un jour sa propre fin.
Voilà Brodeck, témoin contraint du meurtre sacrificiel, assigné à résidence d’écriture. On te tue aussi ou tu racontes notre histoire, telle que nous l’avons voulue. Que peut dire l’écrivain de la violence, qui ne soit pas de l’ordre de la contrainte : "tu auras tout le beurre que tu veux, Brodeck, mais tu vas raconter l’histoire, tu seras le scribe". Mise en abîme. Et, précisément, le Rapport démarre au-dessus de cet abîme, l'indicible. Descend dans cette fange d’où toute humanité semble s’être absentée. Visages tordus, paroles rares, sentiments larvés, miasmes délétères. Comme une enquête métaphysique, un roman policier dont on aurait remonté le mécanisme à l’envers. Nous avons la victime sacrificielle, le bouc émissaire, la communauté soudée autour du meurtre sacrificiel et l’unique question, sans réponse, comme une porte hors de ses gonds, qui claque dans le vent, n’ouvre, ni ne ferme... Seul horizon, cette question : pourquoi le mal ?
Sur ce canevas, Philippe Claudel brode un récit haletant, implacable, désespéré et lucide, d’une construction rigoureuse, dans un style presque paradoxal, qui hésite parfois entre une sobriété entomologique et un certain maniérisme quasi cinématographique (comme si, quelque part, l’auteur anticipait une probable adaptation de son roman à l’écran…). Remarquable aussi est sa capacité à donner consistance à des personnages foisonnants. A l’instar de l’Anderer bien sûr, figure à la fois convenue et troublante pourtant ; du jeune Zungfrost (langue gêlée), une autre figure de l’innocence dont la communauté des enfants s’est offert le sacrifice ; ou encore de Peiper, le prêtre alcoolique, l’homme-égoût dont l’oreille professionnelle absout d’avance toutes les turpitudes. Désormais, son seul ministère consiste à faire face à cette énigme, pourquoi Dieu s’est-il retiré de sa création ?

«C’est tellement étrange une vie d’homme. Une fois qu’on y est précipité, on se demande souvent ce qu’on y fait. C’est peut-être pour cela que certains, un peu plus malins que d’autres, se contentent de pousser seulement la porte, jettent un œil, et apercevant ce qu’il y a derrière se prennent du désir de la refermer au plus vite. »
 
Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck, 401 p. Stock 
 
PS. J'apprends  aujourd'hui (le 13 novembre) que le Rapport de Brodeck a obtenu le prix Goncourt des lycéens. Voilà une époque passionnante où les lycéens sont des lecteurs bien plus perspicaces que les vieilles lunes du Goncourt officiel !  
 
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Michel Maire dit

"What’s war in the heart of nature ?" Peut-être! En tous cas, l'Homme n'a pas inventé la guerre. Les études de terrain de Jane Goodall, Christophe Boesch et al. ont mis à jour que les Chimpanzés peuvent faire des excursions en petits groupes à la frontière du territoire de leur communauté. S'ils rencontrent un mâle isolé d'une autre communauté, ils peuvent s'en prendre à lui et le rouer de coups, parfois jusqu'à le tuer. Quant aux femelles, elles peuvent être soumises à des rapts (ceci nous rappelle sans doute quelque chose)! Que dire du comportement de la bonne dizaine d'espèces d'Hominidés égrenés chronologiquement entre l'ancêtre commun aux Chimpanzés et à l'Homo sapiens et l'Homme actuel?

Lundi 12 Novembre 2007, 17:24 GMT+2 | Retour au début

Robert dit

Et dire qu'on a supprimé l'éthologie des programmes d'enseignement officiels !

Lundi 12 Novembre 2007, 19:28 GMT+2 | Retour au début

Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel
Une histoire ‘plombante’ : ce que je veux dire c’est que c’est attachant et lourd en même temps : des personnages qui existent fort, une écriture puissante en style , des images vraiment données à voir. Ce roman est rare pour la présence des personnages, pour un langage unique, mais son scenario’ parait (en tout cas après coup) un peu commercial : une histoire de bons et de méchants ?
Mais il faut dire que je ne sais trop que penser de Philippe Claudel : Les âmes grises me sont tombées des mains, la petite fille de monsieur Linh a été un délicieux moment. J’ai l’impression qu’il écrit pour le lecteur, en pensant à ce qui plaira ou fera trembler, et que parfois l’histoire en pâtit.
lesbouquinsdemaman.free.f...

Dimanche 2 Decembre 2007, 13:09 GMT+2 | Retour au début