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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Mohammed Ali, un destin américain.

Lundi 21 Janvier 2008, 19:42 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 40063 fois
Sport de brutes pratiqué par des gentlemen ou le contraire, la boxe est associée généralement à une activité cathartique, désastreuse (la mort ou l’infirmité sont souvent au bout du chemin), un exutoire à défaut d’une exultation. A la violence qui la nourrit et qu’elle met en scène pour l’édification des foules. Au meurtre sacrificiel grâce auquel certaines communautés se ressoudaient autrefois.
A son meilleur, la boxe conjugue donc un certain nombre de vertus qui, même aux yeux du profane, peuvent la rendre fascinante et s’élève au rang de drame, de ballet artistique et, même,  de mythologie de notre époque.

C’est dans cette perspective que s’inscrit un livre récent, Mohammed Ali, un destin américain. Son auteur, Alexis Philonenko, connaît admirablement les arcanes du monde pugilistique. A cela, rien que de très normal pour qui entend y consacrer quelques pages. A ceci près toutefois qu’Alexis Philonenko n’est pas chroniqueur sportif mais… philosophe !
 
Le ballet de Mohammed Ali ou comment amener l'adversaire à combattre contre soi-même.
 
 
Petite digression personnelle et retour dans un passé pas si éloigné : j’ai été durant quatre ans l’élève d’Alexis Philonenko dans les années 70. Spécialiste des grands philosophes allemands (Kant, Hegel, Fichte et Nietzsche notamment), Philonenko enseignait à ce moment-là à Genève.
Personnage énigmatique, secret, comme hanté, Alexis Philonenko était un peu le philosophe intempestif de cette époque. Au contraire d’un Jacques Derrida, astre lumineux, qui attirait dans son sillage un cortège d’impétrants avides de percer les secrets de la déconstruction…
D’Alexis Philonenko – il arrivait de l’université de Caen et avait peu publié –  nous ne savions au fond presque rien ; quelques anecdotes (comment, jeune étudiant, il avait séché une conférence d’Heidegger pour entamer une partie de ping-pong avec son compère Deleuze…) ; des légendes aussi ; un caractère sombre que trahissaient parfois de longs silences au milieu d’une phrase et ce regard, hypnotique, comme porté à son point d’incandescence, tout entier tourné vers l’intérieur…

J’ignorais en tout cas tout de sa passion pour le monde de la boxe et pour Mohammed Ali en particulier auquel il rend un vibrant hommage : un destin américain est un livre brillant, fouillé, passionnant, à la fois analyse d’un champion légendaire et miroir de notre société depuis presque un demi-siècle (la ségrégation, la violence, la corruption liée au sport, l’ascension sociale, l’ascèse et la joie dans l’entraînement, la force du spirituel, la question de l’islam).

La dramaturgie du ring
Comme les catégories de l’entendement définies par Kant, celles de la boxe, nous rappelle Philonenko, sont au nombre de onze et vont des poids mouches aux poids lourds. Ce n’est pas qu’une question de mécanique et de puissance affichée mais d’occupation de l’espace, y compris en cas de KO lorsque le boxeur gît au sol, les bras en croix, dramaturgie oblige… Seuls les lourds intéressent notre auteur qui précise ceci :
«Il faut à cet égard souligner (…) que le sommet du pugilisme américain a reposé sur trois noms : Frazier, Foreman et Mohammed Ali.»
 
"Deviens qui tu es". Ou comment Cassius Clay est devenu Mohammed Ali.
Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, le génie marque de son sceau l’œuvre pugilistique de Cassius Clay alias Mohammed Ali. Grâce ou inspiration ? A nous de choisir…
«Je n’aime pas le mot «génial», tristement manipulé. Mais la boxe de Clay était géniale. En l’amputant de quelques kilos, on l’eût pris pour un grand patineur. »
Plus loin, Philonenko ajoute même ceci, introduisant la vitesse et le mouvement dans l’idéal, dans quelque chose qui a priori ne le supporte pas : "Ali est parfait, c’est la perfection en accéléré."
Et puis, il y a la vie d’Ali, cette incarnation de la jeunesse, ce charisme fou, ses provocations verbales, les insultes, sa façon de devenir lui-même, d’en finir avec la case de l’oncle Tom, du grand art toujours ! Auquel Alexis Philonenko rend justice. On n’aura rien compris à la trajectoire d’Ali si l’on néglige ce fait : le destin, ça se fabrique, à mains nues ; c’est, pour reprendre la formule nietzschéenne, la liberté de devenir qui on est, d’abandonner son nom (Clay est un nom de descendant d’esclave affranchi) pour devenir Mohammed Ali ; quitte, paradoxalement, lui l’insoumis, à épouser une religion de la soumission ! 
 
Une rare photo des Beatles en compagnie de Cassius Clay (1964).
 
Les grands combats
Jalonnée d’un nombre impressionnant de succès, foudroyant la plupart de ses adversaires lors des premiers rounds – tels l’infortuné Jim Robinson anéanti au premier round ou Tony Esperi laminé en 530 secondes – la carrière de Mohammed Ali  s’ordonne autour de quelques grands combats légendaires – combats de l’autre siècle, dirons-nous aujourd’hui. Fidèle à sa manière, A. Philonenko les analyse comme des événements, en livre un éclairage très souvent original, que l’on peut tout entier synthétiser dans cette formule : Comme la philosophie, la boxe est une tragédie qui ne laisse pas aux grands une marge de manœuvre considérable.

1)   25 février 1964 combat contre Sonny Liston. Cassius Clay est âgé de seulement vingt-deux ans. « L’arme maîtresse de Sony Liston était la peur et l’angoisse qu’il inspirait à ses adversaires. » Exit la terreur.
2)   25 mai 1965 Sonny Liston a voulu sa revanche. Tant pis pour lui pour lui. Il se relèvera trop tard. Détruit...

C’est entre ces deux matchs que Cassius Clay devient Mohammed Ali.
En 1966, Ali refuse de s’engager au Viet-Nam et devient objecteur de conscience en même temps que le sportif américain le plus détesté de ces années-là. Un Noir qui conteste le système, musulman de surcroît, crime d’anti-américanisme primaire :  Ali est déchu de son titre et suspendu.

3)   8 mars 1971 c’est le grand retour et le combat du siècle contre Joe Frazier. Ali va à terre à deux reprises mais se relève. Frazier est déclaré vainqueur aux points et emmené aux urgences.
4)   28 janvier 1974 Ali affronte une nouvelle fois Frazier. Un affrontement d’une violence inouïe.
 

 
 
 
 
 
              Extrordinaire document, la conférence de Mohammed Ali avant d'affronter le terrifiant George Foreman !
 
5)  30 octobre 1974 un autre choc des titans. «Rumble in the jungle » : Ali affronte à Kinshasa le terrifiant George Foreman qui, face aux invectives dont Ali est coutumier, tonne, rugit : "Mais qui est ce type pour oser me parler comme ça ?" Asphyxié, laminé, Foreman va au tapis au 8e round.

La suite, on la connaît. La maladie de Parkinson. Les quelques combats de trop. Lent déclin de l’un des plus grands champions du noble art, Diagoras des temps modernes, prophète exténué :  «I’m the greatest. I said that even before I knew I was.»
Et la légende qui demeure. Intacte. Un livre passionnant parce que, au-delà de la boxe et de ses enjeux, se lit la tragédie d’un homme seul et le tumulte de toute une époque. 

Alexis Philonenko, Mohammed Ali, un destin américain   Bartillat, 213 pages
 
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Toujours un peu de mal avec la boxe, même si quelques uns de mes écrivains préférés comme Hemingway y trouvaient une dimension dramatique presque hypnotique...

Mardi 22 Janvier 2008, 13:28 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin dit

Alexis Philonenko vous répond : "Pour Hemingway, c'est sûr. La boxe a remplacé pour lui l'état de nature. Il se passe sur un ring quelque chose qui ne se passe nulle part ailleurs : tous les tabous sont levés. Il n'y a plus d'interdit. On tape sans scrupule dans de la viande vivante. Mais est-ce que Hemingway aimait la boxe pour elle-même ? Je crois qu'il y cherchait d'abord une confirmation de lui-même." (interview accordée au Figaro récemment. C'est la grande question : qu'est-ce "aimer la boxe pour elle-même ?"

Mardi 22 Janvier 2008, 16:34 GMT+2 | Retour au début

Robert dit

Elle est incroyable cette conférence de presse, vraiment collector "je suis méchant, j'abats des arbres". A voir absolument ! Merci Jacques Perrin de l'avoir mise en ligne !

Dimanche 27 Janvier 2008, 14:52 GMT+2 | Retour au début