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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Mai 68 : comment changer la vie (suite).

Dimanche 24 Fevrier 2008, 23:22 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 22959 fois
Je vous avais promis une suite après mon post du 10 février sur Mai 68. Dont je rappelle quelques grandes lignes.
L’agitation qui caractérise le quarantième anniversaire de cet événement, les interprétations complètement différentes, contradictoires, aberrantes parfois, qui en sont données, témoignent à mon sens du caractère vivace de ce bouleversement, de la charge d’émotion qui lui est associée et de la difficulté actuelle de comprendre ce qu’a été Mai 68, d’en intégrer les forces, d’en assumer l’héritage, d’en revendiquer l’originalité.
Ainsi, a-t-on pu observer, ces derniers mois, chez certains hommes politiques, certains penseurs également – qui sont sans doute définitivement passés à côté de ce pan de l’histoire – des crispations significatives autour de la question de la pédagogie notamment mais aussi, paradoxalement, autour d’une société addictive à la consommation dont Mai 68, en promouvant l’hédonisme individuel instantané, aurait été en quelque sorte le modèle…
 
Dylan filmé par Wahrhol : and it's a hard rain's a-gonna fall. 
Pulsations du rock. La vague.
Qui est sourd au grand mouvement du rock qui a commencé au milieu des années cinquante a peu de chances de comprendre quelque chose au séisme qui mettra une quinzaine d’années, le temps d’une génération, à déferler comme une lame de fond qui emporte tout sur son passage ! Mai 68 n’est qu’une des manifestations, certes particulièrement significative, d’une série de mouvements tectoniques, inconnus jusque-là, inouïs, à travers lesquels, émerge peu à peu un monde pluriel, complexe, libre. En fusion.

C’est une première évidence : Mai 68 vient de beaucoup plus loin que Mai 68. C’est un héritage sans légataires. Et qui, à son tour, d’une certaine manière, ne laissera pas d’héritiers.
A travers ces strates, ces modulations, ces recompositions, des tribus nouvelles apparaissent, des minorités, des devenirs singuliers qui dynamitent les images traditionnelles, les représentations collectives sur ces « continents » oubliés, les jeunes, les femmes, les artistes, la vie, la vraie…
Deuxième évidence : le lien, la force qui va révéler ces possibles, révéler ces sources nouvelles, installer durablement ces énergies, la vague qui va tout emporter est avant tout musicale. Mai 68 est la crête acérée d’un immense maelstrom, une chanson de geste, une épopée dont les hérauts s’appellent Elvis Presley, Bob Dylan, Jimi Hendrix, les Beatles, les Stones, les Doors, Janis Joplin, le Jefferson Airplane, le Grateful Dead, Steppenwolf, the Who, tant d’autres encore.
 
Woodstock (1969), petit matin blême, au moment où Jimi Hendrix destructure l'hymne américain... 
 
La violence, l’énergie, l’irruption du rock, le temps lui-même, comme pulsé, porte tout à coup la marque de cette intensité, de cette extase : en lui se condense ces mouvements, ces grands rassemblements, ces soulèvements qui, entre autres, donneront naissance à Mai 68, l’invention d’une autre vie.
Des «secrets pour changer la vie», Rimbaud les évoquait dans Une Saison en enfer : mais ils étaient là !  Non dans l’absence au monde, mais dans cette apparition du réel, dans cette évidence, cette houle qui vous porte au-delà de vous-même, de vos simples certitudes d’hier, celles qu’on a voulu vous inculquer, que vous n’avez pas métabolisées ni expérimentées. 
 
Regardez ce qui se passe en 1967, cette vitalité musicale, ce feu soudain, cet atelier des rythmes, des paroles et des sons nouveaux. Tout est (presque) là, tout annonce ce qui se passera un an plus tard. Voir ici même : 1967, année lysergique

Mai 68, la manifestation du devenir


Dans l’Abécédaire, Gilles Deleuze livre son interprétation de Mai 68, prenant le contre-pied de la plupart qui ont vu, un peu rapidement, dans ce mouvement le triomphe de l’imaginaire.
Selon Deleuze, au contraire, Mai 68 représente «une bouffée de réel à l’état pur», le réel comme événement intempestif dans lequel les gens, les désirs, les foules, les individus ont été pris, aspirés, amplifiés :
«Ce qui compte, c’est que ce fut un phénomène de voyance, comme si une société voyait tout d’un coup ce qu’elle contenait d’intolérable et voyait aussi la possibilité d’autre chose ».
 
Une photo rare de Gilles Deleuze (© Gérard Uferas)
 
C’est la grande originalité, la sagacité de Deleuze, d’avoir vu dans cette remise en question un phénomène de devenir, un mouvement radical. Ni politique, ni révolutionnaire, ni déterminé par des formes figées liées à son effectuation telles que l’historien les arrête, après coup, mais un devenir, un mouvement d’expérimentation, multiple, foisonnant, créateur, qui crée des possibilités de vie, traverse d’autres événements (Kennedy, Martin Luther King, le Vietnam, etc.). Devenir des multiplicités mais aussi, sans doute, devenir philosophique, à la façon nietzschéenne :

"Un philosophe est un homme qui ne cesse pas de vivre, de voir, d’entendre, de soupçonner, d’espérer, de rêver des choses extraordinaires, à qui ses propres pensées semblent venir du dehors, d’en haut ou d’en bas, comme des événements ou des coups de foudre à lui destinés. " (Nietzsche, Par- delà bien et mal)
 
 
 The Doors, un des groupes mythiques de ces années-là : the end !
 
Ils ont dit...

«Et cependant tout le monde veut respirer et personne ne
peut respirer et beaucoup disent « nous respirerons plus tard ».
Et la plupart ne meurent pas car ils sont déjà morts.»
slogan lu sur un mur en Mai 68
 
"Curieusement la représentation de Mai est en noir et blanc alors que les Français découvraient à ce moment là des couleurs à la vie. Le noir et blanc fait de Mai 68 une histoire ancienne. Comme si ce noir et blanc était une ironie de l'histoire destinée à enfermer Mai 68, dans un autre siècle.
Serge July
 
« La question est de savoir quelles leçons ces générations ont tirées de cette expérience pour pouvoir changer la société. Ils laissent en fait un " héritage impossible " marqué par les aspects libertaires et hédonistes de Mai 68 qui sont entrés en contradiction avec les références révolutionnaires. Cela s’est traduit par une certaine désillusion et une désaffection pour le politique. Cette interprétation met en lumière les paradoxes de Mai et la nouvelle figure de l’individu qu’il a fait émerger. La question demeure : comment garder la passion démocratique de Mai 68 sans déboucher sur les impasses auxquelles elle a abouti ?"
Jacques Le Goff lors d'un entretien donné à l’Humanité à propos de son livre L’Héritage impossible
 
«L'objectif de 68 était donc enthousiasmant, puisqu'il visait explicitement à redonner force à la liberté contre l'autorité, les automatismes et le suivisme d'où qu'ils viennent. Et nul ne pressentait que le petit malin qui avait inventé la formule choc : «Il est interdit d'interdire» annonçait tout simplement la mort de cette ambition.
Mai 68 et les phénomènes de devenir. »

Elisabeth Badinter, Honnie soit la nouvelle bien-pensance
 
"Mai 68, pour les gens de ma génération, c’est d’abord un souvenir de bonheur. [...] Nous ne voulions plus de ce vieux monde, de ce vieux pays, de ce vieil homme… De Gaulle, la France, le capitalisme, tout cela nous semblait d’un autre âge, dépassé, mortifère."
André Comte-Sponville

 
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musil dit

Il est effectivement rare d'avoir à propos des années 68 (j'insiste sur le pluriel) une position historique. "Mai 68" n'est pas un "évènement", découplé de l'histoire des mouvements sociaux; à noter que la réduction au mois et aux deux derniers chiffres de l'année est un indice du traitement que la plupart des caciques actuels proposent, le circonscrire (circoncire!) au plus près, le décontextualiser, en faire une récréation étudiante! 9 millions de grévistes, la plus grande grève générale depuis les années trente, un chef d'état aux velléités putchistes, rappelez-vous Baden-Baden, la montée en puissance de la contestation sociales dans divers pays ... tout cela s'est prolongé jusqu'en 1973 : la signature du programme commun! ( ne pas oublier qu'en 68 la CGT tirait déjà la gueule, le désordre c'est comme la chienlit, ça ne plaît pas au Grand Frère).

Lundi 25 Fevrier 2008, 10:00 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin dit

Merci Musil pour cet éclairage très intéressant et cette évocation : on y est, on se retrouve dans le bain mais arrive-t-on à imaginer la suite ?

Lundi 25 Fevrier 2008, 21:45 GMT+2 | Retour au début

MrBark dit

je suis admirative du sens critique doint tu fis preuve :)

Mardi 26 Fevrier 2008, 11:58 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Je l'ai pas (encore) lu, mais j'ai vu une photo que je connaissais. Pourquoi ne pas indiqué l'auteur de cette photo?
Cette photo est de Gérard Uferas qui était à l'époque à l'agence VU, elle a été prise à l'occasion d'une commande de la direction du Livre du Ministère de la Culture à l'agence VU, elle a donné lieu à la publication d'un livre "Photographes en quête d'auteur."

Vendredi 12 Septembre 2008, 07:29 GMT+2 | Retour au début

Jacques perrin dit

L'injustice est réparée. De plus, Gérard Uferas est un superbe photographe. Grâce à vous, Armand, je connais maintenant un peu mieux sont oeuvre.
www.gerarduferas.com/gera...

Samedi 13 Septembre 2008, 21:59 GMT+2 | Retour au début

Luc dit
Heeter dit