Présence de Jules Chauvet.
On ne parle pas assez de cet écrivain, une des plumes les plus originales du moment dans le paysage littéraire romand. Corinne Desarzens possède ce qui constitue l’essence même d’un écrivain, une vision et un style personnels.
Parfois, dans le jeu des voix narratives, le jaillissement de la métaphore, dans la mise en images du quotidien, on se surprend à penser à Catherine Colomb. Une référence !
Ce livre, en partie autobiographique, est le récit d’un rendez-vous manqué, d’une filiation douloureuse, la tentative de comprendre, après coup, quand l’absence a refermé la porte, qui fut vraiment, caché derrière l’origine du récit, le père, l’étranger, celui qui se tint dans une étrange proximité aux êtres et aux choses, celle des commencements, des travaux d’approche, des patiences sans objet, des passions étouffées, des ruptures prévisibles. Celui qui, à force de passer à côté de sa propre vie, eut tant de mal à éclairer ses passions :
Hormis les grands crus, peu d’étoiles, guère de présences dans l’orbite de ce père énigmatique, nommé « l’homme » ou, le plus souvent, Jean-Pierre Vinzel : les arbres, une épouse dont il a emporté le sourire, il y a longtemps déjà, les phénomènes insolites, le cosmos, les femmes contemplées à distance, les signets dans les livres, une secrétaire vestale, occupée à cette tâche fastidieuse (archiver le vide), dont le nom, écho ironique, ressemble à celui de Rita Hayworth.

Mais, surtout, il y a Jules Chauvet, divinité tutélaire déjà apparue dans le Poisson-Tambour, le précédent livre de Corinne Desarzens : il plane au-dessus du récit, l’inspire en partie, le relance à travers l’épisode de l’annonce parue un jour dans le journal Le Temps, apparaît comme le double rêvé par le père (qui fut négociant en vins), une figure de la maîtrise, personnage fascinant et inquiétant à la fois :
« – Celui qui me fascinait le plus vinifiait à la Chapelle de Guinchay dans le Beaujolais, dit-il d’un air mystérieux. Il s’appelait Jules Chauvet. » *

J’ai également eu le privilège de connaître cet homme : Jules Chauvet fut une de mes sources d’inspiration, dans le vin.
Tous les jours, à 11h00, devant son petit bureau où régnait un désordre de funambule, Jules Chauvet – que nous surnommions Panoramix – dégustait comme un pianiste fait ses gammes, qu’il vente, qu’il pleuve. Seul la plupart du temps.
Jules m’a « autorisé » quelquefois à l’accompagner dans ce voyage immobile.
J’ai ce souvenir d’un visage sombre, sévère, de ses traits hiératiques, d’une concentration qui se traduisait chez lui par une allure de sphynx, les yeux mi-clos, humant le vin, les vibrisses en alerte, apparemment dotées d’une vie palpitante ; le corps altier, malgré l’âge, tendu vers une planète visible de lui seul.
– L’altitude ? reprit Jacques, interrogé sur le Margaux tiré du sac de l’alpiniste. Bonne, très bonne. Un atout pour bien déguster. Jules ne dégustait qu’en plein air, même l’hiver.*
Quête magnifique, envoûtante, tragique.
– Ce vin… parfum de rose épicée, violette ambrée et truffe associée à la venaison… cette courbe en bouche, parfaitement dessinée au relief vigoureux… Celui qui l’a fait a disparu depuis longtemps !
– Jules ne disait par les choses telles qu’elles devaient être. Il les énonçait telles qu’elles lui manquaient. *
Mais ne comptez pas sur moi pour vous dire de le savourer comme un grand vin ! Je déteste les clichés.
* Les passages suivis par un astérisque sont extraits du livre de Corinne Desarzens.
Corinne Desarzens, Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème, 150 p. Jean-Paul Rocher, éditeur
Cet article a été commenté 3 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas
Maurice dit | Quel personnage ce Jules Chauvet, sorti tout droit d'une autre époque et quel pionnier : il a pratiqué les premières vinifications sans soufre à l'époque où ce mouvement n'était pas à la mode... |
Al dente dit | Je vais me procurer ce livre dès que possible et le lire, ça nous changera des pleurnicheries de Chessex. |
Patrick De Mari dit | Ne pas oublier "Les tribulations d'un amateur de vins" ( éditions La Presqu'île ) de Jacques NÉAUPORT qui fut le collaborateur zélé de Jules CHAUVET. C'est une compilation d'anecdotes irrésistibles qui jalonnent une vie dominée par des parcours initiatiques, parfois même des errances, dans des régions et des pays où toujours poussent des vignes...... |



























