Jean-Claude Pirotte, rue des caves obscures.
On ne sait pas très bien ce qui s’est passé durant ses années d’exil. Tout ce temps où Pirotte est devenu un clandé, s’est soustrait à la justice : avocat il aurait favorisé l’évasion de l’un de ses clients. Six ans passés sur les chemins d’exil, dans des demeures de hasard, en Catalogne et en vallée d’Aoste. A dessiner des patiences dans le ciel et se soustraire à sa peine. C’est ainsi que le bonheur s’arrache. *
Des mots et des aquarelles : Pirotte devient « un peintre du dimanche et un écrivain du samedi ». Et le reste du temps, qu’en faire ? Il rêve, écoute Pogorelich interprétant les Tableaux d’une exposition, explore les motifs de son inspiration. Il se prépare à peindre et à écrire.
C’est Picasso, je crois, qui disait : quand je suis fatigué de peindre, je peins pour me reposer... Tout craché Pirotte ! On le connaît à peine ; on l’imagine pourtant happé par ce tourbillon.
Une nuit, Pirotte est ainsi parti en exploration autour de sa cave, voyage inouï, dont, scaphandrier des abysses, il nous ramena ce petit joyau, cette méditation, Expédition nocturne autour de ma cave.
Pirotte, c’est un peu notre Xavier de Maistre contemporain, il voyage immobile, il involue, déroute, décrypte, accompagne, illumine, persévère dans son essence de grand libertaire comme ce rosé de Marsannay qu’il évoque et qui « persévère dans son essence montagnarde ».

On se délecte à lire ce petit livre jubilatoire, à partager ce foisonnement de la vie, des rencontres, des sortilèges, avec Pirotte le désenchanté qui continue de célébrer l’amour vrai du vin même si « toute fête est perdue. Le vin se prostitue dans les coulisses des théâtres boursiers. »
Dans l'empyrée personnel de Pirotte plane, au-dessus du monde, des contingences, des fadaises, le jaune mythique, le château-chalon. Comme une préface à l’éternité ! Un homme qui a de telles passions ne peut être que sanctifié :
« La seule idée que nous ayons de l'infini (" tout ce qu'on appelle infini m'échappe ", disait Rousseau), c'est sa figuration algébrique, le huit renversé comme un sablier qui ne mesure plus le temps. Que l'on débouche un clavelin de château-chalon plus que centenaire, que lentement on verse dans la carafe l'or liquide, sans jamais en épuiser les parfums (les insondables parfums, dirait le pédant que je suis un peu), et que se répande dans la chambre doucement durant des heures d'attente le mystère odorant de ce miel qu'aucun souffle n'évapore, on est saisi par le sentiment de percevoir un miracle, non pas celui d'une jeunesse incongrue, ni d'une étrange longévité, mais bien d'une espèce de permanence ou d'entêtement d'un réel impalpable, et c'est comme si, d'une boucle à l'autre de l'oméga, on venait de transvaser l'infini. »
C’est là dans cette lente marche d’approche, dans ce dépouillement de l’essentiel que Pirotte, l’exilé, est grand.
Et l’on a plaisir à s’inviter dans cette quête, à descendre les marches, à entrer dans cette pénombre : chercherions-nous aussi une consolation, à fixer l’errance ? Weiss ich nicht und wozu Dichter in dürftiger Zeit ? Ses paroles résonnent, étrangement, en écho de l’élégie « Le pain et le vin » d’Hölderlin. Oui, pourquoi des poètes en ce temps de détresse ?
« Le vin, la littérature, la peinture, la musique, la philosophie même ne sont pas des ornements de la vie. Ils sont la vie même, qui n'est tissée que de confidences. Nous n'existons que dans l'à-peu-près, l'instable, le précaire et l'insoupçonnable. Nous ne pouvons compter que sur une planche de salut, où cependant nous redoutons de nous aventurer, car elle apparaît plus menacée, plus risquée encore, que nos certitudes mesquines et le sentiment taraudant de notre dépossession. »
Le livre Jean-Claude Pirotte, Expédition nocturne autour de ma cave, Ecrivins, Stock, 2006. 88 p.
Pour en savoir plus sur Jean-Claude Pirotte, je vous renvoie au site personnel d’Amancio Tenaguillo y Cortázar.
* PS Ce texte sur Pirotte était déjà écrit au moment où j’ai appris la libération d’Ingrid Bettancourt. Six ans de détention ou d’exil des deux côtés, une libération et une histoire d’évasion de part et d’autre mais la comparaison s’arrête là.
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Cher Jacques Perrin, | |
Me relisant, mais trop tard, je constate quelques coquilles dans mon texte. Je m'en excuse auprès des internautes qui ont plus de rigueur que moi et qui prennent le temps (et la politesse) de se relire ! | |
Philippe margot dit | Je suis ravi de constater cette liaison entre Pirotte, Jacques Perrin et Amancio Tenaguillo de Cepdivin. |
Christian rausis dit | "on est saisi par le sentiment de percevoir un miracle, non pas celui d'une jeunesse incongrue, ni d'une étrange longévité, mais bien d'une espèce de permanence ou d'entêtement d'un réel impalpable, et c'est comme si, d'une boucle à l'autre de l'oméga, on venait de transvaser l'infini" |
Christophe dit | Émotion, sensation tellement humaine... |
Jacques perrin dit | Bonjour Amancio : merci pour votre message. J'attends Jean-Claude Pirotte avec grand plaisir ! |




























