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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Le souffle de Patrimonio : le domaine Arena.

Mardi 26 Aout 2008, 23:14 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 5950 fois
Histoire de bateau toujours : nous avons mouillé dans une crique onirique du côté du cap Corse. Ça tanguait sans doute trop fort pour notre capitaine ; il  s’est réveillé, a levé l’ancre, pour fuir dans la nuit noire.
Heureusement que ce Grand Banks est équipé d’une pléthore de sonars et de radars.
Une heure sur le pont à grelotter un peu, à lutter contre le sommeil, fouetté par les embruns, à croiser des raffiots qui jettent leur feu au large ;  j’entends des noms lowryens, souvenirs d’un autre âge, l’Oedipus Tyrannus, le Diderot ou l’Aristotélès…

En route vers l’île de Gabriola ? Mais non, mais non…. Pour nous, ce sera, dans quelques heures, le havre d’une escale corse.

Malgré l’incomparable magie de cette navigation nocturne, oui, je l’avoue, j’ai cédé : j’ai abandonné le capitaine, seul à sa barre, suis retourné, piteux, m’engoncer dans la cabine, sombrant bientôt dans un rêve très compliqué sur un livre à écrire en relation avec le monde flottant.

Quelques heures plus tard, voici St-Florent, le "quai d'honneur" avec ses petits airs surannés de St-Tropez corse, émaillés de vaisseaux pélagiques dont les noms oscillent entre le kitsch, le grandiloquent ou l’ésotérique : Lady Trudy, Bodyguard, Second Half, In all Fairness, Parsifal, Kaizen, Bravelove One, Unplugged, Zenobia, and so on…

On fuit vers les hauteurs, vers Patrimonio, première AOC (1968) de Corse, où nous attend la famille Arena, formidables vignerons corses : le père Antoine, taillé dans le roc, physique à la Lino Ventura époque « Tontons Flingueurs », sa femme, et les deux fils, Jean-Baptiste, le musicien des vignes et Antoine-Marie, vinificateur apnéiste. On passe du Grand Banks au 4X4 pour filer vers des hauteurs insoupçonnées, juste sous le Mont Sant’Angelo.
 
Antoine Arena avec un marin du dimanche égaré du côté de Patrimonio.
 
On fait halte pour commencer au Morta Maïo, des jeunes vignes de niellucio, le « sang de Jupiter » (sangiovese) versus Corsica, que du beau matos massal, officiellement interdit, officieusement autorisé...
 
Le niellucio de Morta Maio, trois jours avant d'être cueilli...
 
"Si vous aimez les lieux telluriques, nous allons vous emmener visiter le Carco, vous allez être servis ! » nous a amicalement prévenus Antoine. Un bref arrêt pour goûter les raisins de Muscat à petits grains qui donnent le fameux Muscat du Cap corse du domaine. Idéalement confits, passerillés, ils n’attendent que le sécateur. « On commence les vendanges lundi avec le Morta Maio, j’ai un peu la boule à l’estomac… » lâche Antoine Arena.
 
 
Le muscat, idéalement confit...
 
Dieu sait que ces vendanges 2008 se présentent pourtant sous un profil quasi idéal en Corse : état sanitaire parfait, pas de problème de sécheresse. Il est vrai que les vignes du domaine sont superbement tenues. Il suffit d’ailleurs de les comparer à celles, négligées, de grands domaines connus.
 
Antoine Arena et son fils, Antoine-Marie
 
Nous arrivons enfin sous la montagne des Anges, au Carco, pour un moment de grâce indicible. Le soir tombe ; la lumière a des frémissements chatoyants ; la température est idéale et le temps semble s’être arrêté ;  Antoine et Antoine-Marie ont amené  deux vins pour que nous les savourions dans le terroir qui les a vu naître :  le Carco blanc 2007, une merveille, un vin ascendant, sur la minéralité, d’une subtilité et d’une présence incroyables et le Carco 2004, un demi-sec qui a gardé la trame aérienne de son fabuleux terroir : récolté très mûr, il n’a pas fini ses sucres et est resté 4 ans sur lies.
 
Le terroir de Carco est vraiment impressionnant et témoigne du caractère visionnaire et de l’opiniâtreté d’Antoine Arena : quitte à passer pour un fou, ce qui fut le cas, il a osé défricher et mettre en valeur, en deux étapes, ce lieu stupéfiant (je ne parle pas de substances illicites !) : une première vigne de Vermentino en 1987 et, en 2004, sur la partie la plus haute de Carco, un ha de Vermentino et de Bianco Gentile (hors appellation). Pour la première fois, en 2008, cette vigne va d’ailleurs être isolée. Une cuvée (assemblage) ou deux cuvées (cépages séparés) ? Les Arena se posent encore la question.
Après dégustation, plus tard au cuvier, de différents lots, je pencherai plutôt pour un assemblage qui intègrerait 20 % de Bianco Gentile au Vermentino.

Nous passons un très beau moment dans la cave de Patrimonio avec, outre la gamme de vins déjà connue du domaine dont de remarquables 2007 et quelques merveilles plus ou moins secrètes. Le Grotte di Sole est, avec le Carco, l'autre terroir emblématique du domaine Arena. Sur ce terroir plus argileux, le Vermentino s'avère plus exubérant, plus opulent, moins tendu et ciselé que sur le Carco avec des notes d'infusion et de badiane marquées. Incontestablement, un autre grand vin blanc méditerranéen.  
 
"Vous nous quittez déjà ? Il va falloir revenir..."
 
Au jeu des comparaisons entre le Muscat du Cap Corse version Vdn et le Muscat passerillé non muté, je préfère, dans le millésime 2007, nettement ce dernier. On déguste ensuite un Vermentino 2004 récolté en surmaturité (24 degrés potentiel), élevé sans ouillage, un vrai vin d’artiste, d’une très grande complexité, qui sera disponible l’an prochain. Un cran encore au-dessus, le Vermentino 1998, récolté le 13 décembre à 27 degrés potentiels, élevé en fûts à l’extérieur, au noble rancio sur des notes de moka, de zestes d’agrumes confits. Une merveille qui sera également disponible en 2009. Puis vient le Memo 2003, la plus vieille parcelle de niellucio (80 ans), la mémoire de la famille Arena, associée au Vermentino de Carco, au nez complexe, balsamique, qui condense toutes les notes grillées du maquis, d’une texture émouvante en bouche.
 
Et, avant de rejoindre la mer pour d’autres rivages, ce nirvana, le Muscat 2000, un « vin oublié », récolté à 35 degrés potentiel, une sorte d’essence de muscat, d’une consistance fabuleuse en bouche, aux notes de thé, de figue confite, d’angélique, un nectar inoubliable, digne des grands Tokaji !
 
Le capitaine attend. Il va falloir reprendre la mer, cette nuit... « Vous nous quittez déjà ? On avait encore tant de choses à vous montrer… La prochaine, j’espère que vous pourrez prendre plus de temps… »
Promis !
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Cet article a été commenté 8 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas

Paul dit

Sublime ... une seule envie, passer le Cap et se délecter de ces vignerons, paysages et vins secrets et majuscules !

Mardi 26 Aout 2008, 23:52 GMT+2 | Retour au début

Une crique onirique ...Maccinagio peut-être ?

Souvenirs...


Laurent

Mercredi 27 Aout 2008, 07:56 GMT+2 | Retour au début

Jacques perrin dit

Bien vu, Laurent, exactement cela : Maccinagio !

Mercredi 27 Aout 2008, 09:22 GMT+2 | Retour au début

Julia dit

Très beau portrait de cette famille exemplaire que j'ai eu le plaisir de visiter il y a quelques années et leurs vins sont effectivement géniaux !

Mercredi 27 Aout 2008, 18:14 GMT+2 | Retour au début

Yves dit

Trente-cinq mescals à Cuantla

Le pire de tout, c'est ce tic-tac,

Vous savez, qu'on entend en bateau, dans le train,

Et qu'on entend partout, car il est le destin

Tic-tac de la mort vraie, non pas seulement du temps;

Termite rongeant les lambris pourris du monde

Et pour toi c'est la mort, même si tu connais

Le tic-tac silencieux du coeur qui va faillir

Dans sa course contre la montre, battement

Qu'on entend de partout, qui toujours ralentit

Mais qui n'est pourtant pas le tic-tac de la mort vraie,

Seulement celui du temps, seulement le carillon

Qui sonne dans le coeur quand une peur soudaine

Fait grelotter le corps comme un réveil patraque

Le réfrigérateur ronronne dans le bar

Tandis que la gare émaciée oppose

Son bourdonnement aux bruits de la rue

Que dirai-je sans injustice

De ce lieutenant aux épaules larges - une main

Derrière le dos, salie de sang, tient un cigare -

Sinon qu'il bouche tout un pan

De ce soleil intermittent

Sous lequel luttent contre la tempête

Des bribes de liberté, et où la foudre bleue

Fait un bruit de pelle à charbon ?

Le tonnerre roue de coups les montagnes ogivales;

Mais pourquoi faut-il que tu entendes cette tempête,

L'entendes sans la reconnaître.

Mercredi 27 Aout 2008, 18:21 GMT+2 | Retour au début

Al dente dit

Ça sent son Lowry à plein nez, ce tic-tac, quelle dose tequila faut-il pour supporter ce bruit de pelle à charbon qui vous emporte derrière la frontière ?

Mercredi 27 Aout 2008, 18:40 GMT+2 | Retour au début

Mauss dit

Superbes 2009 présentés au chai par un Jean-Baptiste Arena très affable.

Mention spéciale pour Carco et Hauts de Carco (le nouvelle cuvée).
Grotte di Sole 2009 logiquement plus solaire et Bianco Gentile (langoureux VdT 2008) rappelant un peu un pinot gris, en style moelleux.

Il me semble que le domaine s'oriente vers des vins purs et toniques, sans pour autant la sévérité trouvée chez Yves Leccia (Patrimonio blanc 2009 et Vdp Ile de Beauté 2009, assemblant 70% d'ugni blanc, 20% de Vermentino et 10% de Bianco Gentile).

Intéressant Vermentino VT 98, rancioté (le 2001 est superbe aussi dans un style plus classique).

Et un insolite Muscat VT 2000 (36° potentiel), qui m'a évoqué un Pedro Ximenez (sirupeux mais sans lourdeur excessive, sur des goûts rémanents de thé à la menthe, de figue, d'abricot).

Mardi 18 Mai 2010, 21:15 GMT+2 | Retour au début