Histoire de bateau toujours : nous avons mouillé dans une crique onirique du côté du cap Corse. Ça tanguait sans doute trop fort pour notre capitaine ; il s’est réveillé, a levé l’ancre, pour fuir dans la nuit noire.
Heureusement que ce Grand Banks est équipé d’une pléthore de sonars et de radars.
Une heure sur le pont à grelotter un peu, à lutter contre le sommeil, fouetté par les embruns, à croiser des raffiots qui jettent leur feu au large ; j’entends des noms lowryens, souvenirs d’un autre âge, l’Oedipus Tyrannus, le Diderot ou l’Aristotélès…
En route vers l’île de Gabriola ? Mais non, mais non…. Pour nous, ce sera, dans quelques heures, le havre d’une escale corse.
Malgré l’incomparable magie de cette navigation nocturne, oui, je l’avoue, j’ai cédé : j’ai abandonné le capitaine, seul à sa barre, suis retourné, piteux, m’engoncer dans la cabine, sombrant bientôt dans un rêve très compliqué sur un livre à écrire en relation avec le monde flottant.
Quelques heures plus tard, voici St-Florent, le "quai d'honneur" avec ses petits airs surannés de St-Tropez corse, émaillés de vaisseaux pélagiques dont les noms oscillent entre le kitsch, le grandiloquent ou l’ésotérique :
Lady Trudy, Bodyguard, Second Half, In all Fairness, Parsifal, Kaizen, Bravelove One, Unplugged, Zenobia, and so on…On fuit vers les hauteurs, vers
Patrimonio, première AOC (1968) de
Corse, où nous attend la famille Arena, formidables vignerons corses : le père Antoine, taillé dans le roc, physique à la Lino Ventura époque « Tontons Flingueurs », sa femme, et les deux fils, Jean-Baptiste, le musicien des vignes et Antoine-Marie, vinificateur apnéiste. On passe du
Grand Banks au 4X4 pour filer vers des hauteurs insoupçonnées, juste sous le Mont Sant’Angelo.

Antoine Arena avec un marin du dimanche égaré du côté de Patrimonio.
On fait halte pour commencer au
Morta Maïo, des jeunes vignes de niellucio, le « sang de Jupiter » (sangiovese) versus Corsica, que du beau
matos massal, officiellement interdit, officieusement autorisé...
Le niellucio de Morta Maio, trois jours avant d'être cueilli...
"Si vous aimez les lieux telluriques, nous allons vous emmener visiter le
Carco, vous allez être servis ! » nous a amicalement prévenus Antoine. Un bref arrêt pour goûter les raisins de Muscat à petits grains qui donnent le fameux
Muscat du Cap corse du domaine. Idéalement confits, passerillés, ils n’attendent que le sécateur. « On commence les vendanges lundi avec le Morta Maio, j’ai un peu la boule à l’estomac… » lâche Antoine Arena.
Le muscat, idéalement confit...
Dieu sait que ces vendanges 2008 se présentent pourtant sous un profil quasi idéal en Corse : état sanitaire parfait, pas de problème de sécheresse. Il est vrai que les vignes du domaine sont superbement tenues. Il suffit d’ailleurs de les comparer à celles, négligées, de grands domaines connus.
Antoine Arena et son fils, Antoine-Marie
Nous arrivons enfin sous la
montagne des Anges, au Carco, pour un moment de grâce indicible. Le soir tombe ; la lumière a des frémissements chatoyants ; la température est idéale et le temps semble s’être arrêté ; Antoine et Antoine-Marie ont amené deux
vins pour que nous les savourions dans le terroir qui les a vu naître : le
Carco blanc 2007, une merveille, un vin ascendant, sur la minéralité, d’une subtilité et d’une présence incroyables et le
Carco 2004, un demi-sec qui a gardé la trame aérienne de son fabuleux terroir : récolté très mûr, il n’a pas fini ses sucres et est resté 4 ans sur lies.

Le terroir de Carco est vraiment impressionnant et témoigne du caractère visionnaire et de l’opiniâtreté d’Antoine Arena : quitte à passer pour un fou, ce qui fut le cas, il a osé défricher et mettre en valeur, en deux étapes, ce lieu
stupéfiant (je ne parle pas de substances illicites !) : une première vigne de Vermentino en 1987 et, en 2004, sur la partie la plus haute de Carco, un ha de Vermentino et de
Bianco Gentile (hors appellation). Pour la première fois, en 2008, cette vigne va d’ailleurs être isolée. Une cuvée (assemblage) ou deux cuvées (cépages séparés) ? Les Arena se posent encore la question.
Après dégustation, plus tard au cuvier, de différents lots, je pencherai plutôt pour un assemblage qui intègrerait 20 % de Bianco Gentile au Vermentino.
Nous passons un très beau moment dans la cave de Patrimonio avec, outre la gamme de vins déjà connue du domaine dont de remarquables 2007 et quelques merveilles plus ou moins secrètes. Le
Grotte di Sole est, avec le Carco, l'autre terroir emblématique du domaine Arena. Sur ce terroir plus argileux, le Vermentino s'avère plus exubérant, plus opulent, moins tendu et ciselé que sur le Carco avec des notes d'infusion et de badiane marquées. Incontestablement, un autre grand vin blanc méditerranéen.
"Vous nous quittez déjà ? Il va falloir revenir..."
Au jeu des comparaisons entre le
Muscat du Cap Corse version Vdn et le Muscat passerillé non muté, je préfère, dans le millésime 2007, nettement ce dernier. On déguste ensuite un Vermentino 2004 récolté en surmaturité (24 degrés potentiel), élevé sans ouillage, un vrai vin d’artiste, d’une très grande complexité, qui sera disponible l’an prochain. Un cran encore au-dessus, le
Vermentino 1998, récolté le 13 décembre à 27 degrés potentiels, élevé en fûts à l’extérieur, au noble rancio sur des notes de moka, de zestes d’agrumes confits. Une merveille qui sera également disponible en 2009. Puis vient le
Memo 2003, la plus vieille parcelle de niellucio (80 ans), la mémoire de la famille Arena, associée au Vermentino de Carco, au nez complexe, balsamique, qui condense toutes les notes grillées du maquis, d’une texture émouvante en bouche.
Et, avant de rejoindre la mer pour d’autres rivages, ce nirvana, le Muscat 2000, un « vin oublié », récolté à 35 degrés potentiel, une sorte d’essence de muscat, d’une consistance fabuleuse en bouche, aux notes de thé, de figue confite, d’angélique, un nectar inoubliable, digne des grands Tokaji !
Le capitaine attend. Il va falloir reprendre la mer, cette nuit... « Vous nous quittez déjà ? On avait encore tant de choses à vous montrer… La prochaine, j’espère que vous pourrez prendre plus de temps… »
Promis !