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Jacques Perrin

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Le présumé scandale du Brunello : état des lieux avec Angelo Gaja.

Dimanche 31 Aout 2008, 12:59 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 3787 fois

Certains pays ont-ils davantage vocation à être périodiquement secoués par des affaires et des scandales retentissants ? Ou ces derniers apparaissent-ils plus facilement au grand jour dans ces pays que dans d'autres ?

Pour s’en tenir au monde du vin, l’Italie nous a habitués à quelques convulsions notoires. Dernière en date, l’affaire « Brunello di Montalcino » qui a créé force remous dans la péninsule depuis six mois. Tant cette appellation est emblématique, notamment aux Etats-Unis, des grands vins italiens.

Aujourd’hui, les rumeurs, accusations, cris d’orfraie et amalgames divers vont bon train à ce sujet. Il faut rappeler toutefois, selon la formule consacrée, que la justice suit son cours.
Par ailleurs, il est important de dire ici que ce débat est alimenté par des positions idéologiques diverses : pragmatiques, cyniques parfois, peut-être, ou idéalistes, voire angéliques, sur l'autre bord.
Tant en ce qui concerne les producteurs, « clivés » entre grandes maisons et domaines plus petits, traditionnalistes intègres, voire intégristes, et modernistes plus ou moins visionnaires, que les journalistes dont les opinions reflètent, anticipent ou raniment une partie de ces clivages.

L’intransigeant qualitatif (et lucide) Angelo Gaja, dont le nom brille au firmament des grands vins italiens, possède également un domaine dans le Brunello et ne pouvait rester à l’écart de ce sujet brûlant.
Afin de clarifier le débat, il vient de publier un communiqué intitulé « Il caso Brunello di Montalcino ».
Son intervention, ainsi que la brève interview qu’il a accordée au Corriere della Serra, ne sont pas passées inaperçues en Italie.
 
A l’occasion d’un rapide voyage dans le Piémont, j’en ai profité, après une dégustation de quelques-uns de ses vins, pour revenir sur cette question. Le compte-rendu que vous pouvez lire ci-dessous est la mise en forme, je l’espère fidèle, d’une conversation que nous avons eue, Angelo et moi, lors d’un déjeuner dans l’excellent restaurant Antinè à Barbaresco.
 
Angelo Gaja, Barbaresco le 28 août.

 

Angelo Gaja : "A propos de l’affaire Brunello qui a éclaté au printemps 2008 : j’ai pris la parole récemment à ce sujet pour clarifier le débat.

Contexte personnel  en 1994, lorsque j’ai fait l’acquisition de la Pieve di San Restituta, je savais que j’étais en train de cueillir des fleurs dans un jardin que je n’avais pas cultivé. Le mérite principal appartenant aux générations précédentes qui y avaient travaillé et permis à cette appellation et, en particulier, à cette propriété d’être ce qu’elle est !

"Je savais que j'étais en train de cueillir des fleurs dans un jardin que je n'avais pas cultivé..."

Dans les milllésimes 2002 et 2003, nous avons pris la décision, avec mon œnologue Guido Rivella, de ne pas mettre sur le marché de Pieve di San Restituta et de déclasser toute la production : le vin était bon, sans plus, mais nous voulions une qualité supérieure. Nous avons donc tout vendu en vrac, au prix de la pomme de terre, renonçant à 90 % du chiffre d’affaires que nous aurions pu réaliser en vendant le vin en bouteilles !

Quitte ou double cette décision a été prise durant l’été 2004, à un moment où nous ne savions pas encore quelle serait exactement la qualité de la vendange qui allait venir… Je me souviens avoir dit  à Guido : si nous avons encore un millésime médiocre, on vend tout et retour au Piémont !

Venons-en à la genèse de cette affaire Brunello il y a deux ans et demi, le Consorzio des producteurs de Brunello di Montalcino a, par une décision collective, décidé de faire un contrôle très précis des 1980 ha de sangiovese autorisés à produire du Brunello di Montalcino. Ce contrôle a permis de mettre en évidence, à l’intérieur de cette aire d’appellation, l'existence de cépages autres que le sangiovese, seul autorisé, je le rappelle, à produire du Brunello di Montalcino. Chez un certain nombre de maisons, il s’agissait d’un nombre de pieds anecdotiques mais, chez quelques maisons, on a trouvé 17 ha de cépages qui étaient déclarés comme du sangiovese.

Le Consorzio a demandé à ces producteurs de corriger le tir et d’éliminer ces cépages. Quelques grandes maisons ont refusé au motif qu’elles n’utilisaient pas ces cépages pour produire du Brunello di Montalcino…
La magistrature a alors été chargée du dossier et l’enquête a démarré.

L’affaire est sortie dans la presse et on a tout entendu, y compris de nombreuses contre-vérités, ce qui a contribué à ajouter de la confusion : par exemple tel journaliste a déclaré que des vins des Pouilles transitaient régulièrement vers Brunello.

Croissez et multipliez-vous !  
Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui, il est important de rappeler quelques faits historiques :
 
Dans les années soixante, les vignes de Sangiovese aptes à produire du Brunello di Montalcino représentaient une superficie d’à peine 60 ha. A la même époque, la zone de Barolo représentait 500 ha.
 
Le phénomène du Brunello est indissociable de Biondi Santi et de Banfi.
L'aventure (et l'essor fulgurant) du Brunello ont démarré par une série d'erreurs retentissantes. Avec la bénédiction de l’administration locale et des syndicats agricoles les sites sont bouleversés, des bois sont arrachés, des collines arasées d’une dizaine de mètres… avec l’assistance des gourous, on adopte des techniques culturales aux antipodes de ce qui se faisait jusque là ; on plante même 500 de Moscadello qui n’auront jamais de succès.
Banfi a su pourtant corriger les erreurs et a commencé à opérer la reconversion de son vignoble, devenant ainsi le moteur qui entraîne l’appellation vers le succès, établissant aux Etats-Unis une très forte demande pour le Brunello.  
 

Un Sangiovese et une appellation à deux vitesses…
En une trentaine d’années, l’appellation Brunello di Montalcino a donc vu sa taille passer de 60 à 2000 ha !
 Il est clair que la majorité des nouveaux vignobles ne possède pas les caractéristiques pédoclimatiques permettant au Sangiovese de s’exprimer à travers des vins de grande excellence. A mon avis, il n’y a pas plus de 15 à 20 % de la surface viticole actuelle du Brunello qui a la vocation à produire de grands Sangiovese.

Les solutions proposées par Angelo Gaja

Passé ce constat, quelles  solutions proposer ?
A mon sens, il faut faire deux choses :
 
1) respecter et donner une forte visibilité aux producteurs qui font du 100 %  sangiovese.
 
2) mais aussi permettre aux autres producteurs qui n’ont pas les sols les plus idoines pour le sangiovese de produire du Brunello avec l’apport minoritaire d’autres cépages. Je rappelle que l’enquête est toujours en cours et que, pour l’instant, aucun jugement n’a été prononcé : si demain la justice concluait à une fraude de la part des producteurs mis en examen, leur erreur la plus grave aurait été  à mon avis de n’avoir pas œuvré au préalable pour un changement d’une législation mise en place à une époque où les conditions de production du vignoble étaient fondamentalement différentes. "

L’adresse Ristorante « Antinè », via Torino 34/A – Barbaresco
Tél 0173 635294

Millefoglie di lingua in giardino e salsa verde tradizionale : une entrée remarquable d'Antinè.

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Cet article a été commenté 6 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas

Mauss dit

Il semble qu'Angelo Gaja, particulièrement pratique et concret dans ses propositions, permette à ces produceturs "non historiques" de garder la mention "brunello" : ou alors je me trompe.

Si c'est le cas, c'est un peu une prime offerte royalement à quelques domaines.

Ne serait-il pas plus sain de simplement :

a : garder la loi de cette DOC telle qu'elle est

b : et dire à ceux qui n'en sont pas d'étiquetter dorénavant leurs vins en IGT ou VDT ?

Dimanche 31 Aout 2008, 13:24 GMT+2 | Retour au début

Jacques perrin dit

Tu as raison, François, de souligner ce point. C'est exactement ce que j'ai dit à Gaja. On pourrait a priori faire un parallèle avec ce qui s'est passé dans le Chianti ou même dans le Piémont. Par rapport au Chianti, la situation est très différente : la force de la "marque" (plutôt que de l'appellation) Brunello est telle que vouloir contraindre une bonne partie des producteurs à, volens nolens, en sortir serait peut-être signer leur arrêt de mort en termes économiques. En ce qui concerne le Piémont, j'ai posé à Angelo la question suivante : n'avez-vous pas eu un peu le même problème dans le Piémont par rapport au Barolo avec le nebbiolo ? Voici la réponse de Gaja :"C'est différent : je suis sorti de l'appellation Barbaresco avec les crus (Sori Tildin, Sori San Lorenzo et Costa Russi) pour protéger et revaloriser mon Barbaresco "de base" qui était largement sous-estimé." J'ai même demandé à Gaja si, auparavant, ses vins d'appellation bénéficiaient de l'appellation d'un autre cépage, voici sa réponse :"Avant 1996, tous mes Barbarescos et Barolos étaient 100 % nebbiolo : depuis, selon les crus, on trouve un apport de 5 à 8 % de barbera dans les Langhe rosso. Avec le réchauffement climatique et la baisse d'acidité sur le nebbiolo, les Langhe bénéficient de cet apport. C'est tout.

Dimanche 31 Aout 2008, 14:53 GMT+2 | Retour au début

Mauss dit

Peut-on reprocher à Angelo Gaja d'afficher un tel pragmatisme ?

Disons qu'il a une conscience aigüe des contingences économiques, pratiques et surtout réalisables.

Mais on apprend tous (j'imagine à part quelques uns) cette stupéfiante augmentation exponentielle de la DOC (DOCG ?) qui, fatalement, devait porter ces vins un peu loin de leur rivage légal.

En fait, le vrai scandale - s'il est prouvé - restera celui de l'adjonction de raisins provenant d'ailleurs : comme l'ont été pendant tant d'années les raisins de Montecucco ((à entendre les producteurs de cette région qui, maintenant, sous l'impulsion irrésistible de Collemassari, commencent à faire de très belles choses.

Il n'est que temps, grand Jacques, à ce que tu ailles visiter ce domaine à capitaux suisses.
On y voit ce que l'argent peut faire, mais surtout ce qu'un homme,Claudio Tipa, lorsqu'il a une vision et un sens assez exceptionnel de la création ex nihilo d'un domaine, peut réaliser.

Il y a aussi, à Val d'Orcia, le cas étonnant d'un autre fondu : Podere Forte : la seule propriété où des cochons bénéficient d'un quasi paradis sur terre : à visiter !

Dimanche 31 Aout 2008, 16:00 GMT+2 | Retour au début

Jacques perrin dit

J'irai voir les divins porcelets et j'irai voir Montecucco. Sur la route, je m'arrêterai dans un des restaurants les plus excitants d'Italie (même s'il n'est pas constellé d'étoiles au fronton) : la Pinetta à Marina di Bibbona. Nous y avions fait un déjeuner mémorable en novembre 2005, sauf erreur... L'adresse pour celles et ceux qui seraient (encore) dans les parages : LA PINETA, via Cavalleggeri Nord 27 loc. Stazione di Bolgheri 57020 Bibbona, Livorno. Tel. 0586 600016 Cuisine de poissons exceptionnels, apprêtés dans la plus grande simplicité : le patron, Luciano Zazerri, est un "fondu" de pêche. Menu dégustation à 70 ?. Très belle carte des vins.. Andiamo ! Il n'y pas que la "Route 68". A part ça, pour ceux que ça intéresse, toujours pas de nouvelles de Pascal Henry !

Dimanche 31 Aout 2008, 16:54 GMT+2 | Retour au début

Yves dit

Les seuls Suisses véritablement disparus ces derniers jours sont ensevelis sous 50 mètres de neige au pied du Mont Blanc du Tacul, qu'ils reposent en paix.

Dimanche 31 Aout 2008, 17:44 GMT+2 | Retour au début

Mauss dit

Oui, mille fois oui pour La Pineta.

Un signe qui ne trompe pas : Angelo Gaja s'y trouve comme chez lui !

J'en ai quelques belles photos !

Dimanche 31 Aout 2008, 18:33 GMT+2 | Retour au début