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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Le dernier Noël de Robert Walser : 25 décembre 1956.

Jeudi 25 Decembre 2008, 14:19 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 3888 fois
J’entre dans la forêt.
    Peu après, je remarque cette forme qui gît au sol, m’en approche avec lenteur.
    Un homme est couché là, au pied d’un épicea. Totalement immobile, comme pétrifié. Absent au monde. Mort peut-être ? Je pense à Robert Walser, à sa dernière promenade, voyait-il un lac d’où il était ?


    Nul mieux que Robert Walser n’incarne cet homme debout, ce marcheur aux aguets, traversé par des forces contraires, inquiet, créateur, doutant de la création, en proie avec l’invisible.
    Carl Seelig qui, dans la distance respectueuse, fut son ami et son tuteur, raconte ses promenades avec Walser. Le 6 avril 1952, les deux compagnons quittent la Waldau, l’asile psychiatrique d’Herisau où Walser, depuis près de vingt ans, vit reclus. Walser est maussade, soupçonne un plan qui risque de compromettre son équilibre. Les deux amis laissent le train à Rorschach et poursuivent à pied en direction de Staad, traversant un paysage vallonné, alternant tertres et collines. Peu après Buchen, ils entrent dans la forêt qui attire tant Walser :
    “Comme un chien divagant, Robert Walser file devant moi, sans manteau, zigzaguant entre sapins, hêtres et buissons, la tête et les épaules penchées vers l'avant, les bras battant le long du corps, les mains bleuies par le froid.
 

Quatre ans plus tard, le jour de Noël d’un hiver particulièrement rigoureux, Robert Walser part faire un tour après avoir mangé de bon appétit. Il marche parmi des sentes invisibles, file dans ce paysage figé par la neige et le froid. Il a rendez-vous avec une autre urgence. Il rompt avec “le territoire du crayon”, ses fameux microgrammes aux sillages mélancoliques; il laisse derrière lui une œuvre plurielle, énigmatique, dont il s’est absenté depuis longtemps.

    Il quitte l’asile, ses frères de douleur, ceux qui hurlent dans la nuit et les autres, les oubliés, les anonymes.

    Finis la prostration ; le grand réfectoire ; le bruit lancinant des couverts sur les assiettes ; leur tralala de sapin de Noël ; le médecin-chef et ses prétentions littéraires ridicules  ; ceux qui se croient au-dessus du lot… Terminés l’heure de rentrée après la promenade, la mélancolie des papiers grattés, les crayons égarés ;  l’impossibilité d’être Robert Walser jusqu’au bout. En route !

    Il marche des heures infinies. Il ne s’arrêtera plus. Je l’entends marcher. J’écoute sa respiration que la légère brise d’hiver ne suffit pas à couvrir. Les mots  qu’il prononce, entrecoupés de longs silences. Patience leur tour viendra. Tout le monde aura son tour...
   
    Robert Walser arpente la colline blanche. Il monte en direction du Rosenberg, vers la ruine qui surmonte son sommet, indifférent au temps qui passe, à ces années d’enfermement qui se sont stratifiées dans son regard, au jour qui avance dans une autre direction que la sienne. Il sait qu’il est enfin devenu “beaucoup plus subtil”, que sa pensée ne plane plus au-dessus de lui, qu’il va vers le présent.  
    Il marche pour tenter d’épuiser la marche. Fixer l’errance ; infléchir le cours de la mort ; vivre enfin peut-être...”Si seulement on pouvait dans la mort sentir encore la mort et en jouir ! ”
    Sans doute cet étrange souhait doit-il être lu en miroir... Si seulement on pouvait dans la vie sentir encore la vie et en jouir !
 
    Une barrière en bois délimite le plan sur la gauche; il a neigé abondamment, les pas mènent à la forêt toute proche ; ils s’interrompent au bord du chemin ; on devine que la neige a été piétinée à cet endroit.
    Alertés par les hurlements d’un chien, des écoliers dévalant à ski depuis le Burghalden, ont retrouvé par hasard la forme visible de Robert Walser, endimanché, son chapeau tombé à proximité, ses lourdes chaussures à clous pointées vers le ciel, le bras droit le long du corps, l’autre étiré sur la gauche. Couché sur la neige, la bouche entrouverte, cette bouche rose de poisson jailli hors de l’aquarium qui étonnait tant Seelig. Walser a presque l’air de dormir, n’étaient les yeux, grand ouverts.     
    Il regarde vers un lointain intérieur qui n’appartient qu’à lui."


Texte extrait de mon prochain livre qui, en principe, paraîtra en 2009. Ici (sur le net) ou en édition classique.
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Armand dit

Je ne pas croire que prendre le train jusqu'à Rorschach, ce lieu dont le nom évoque le test soumis à l'interprétation utilisé par les psychologues pour créer des psychogrammes qui entre en résonance avec les microgrammes de Robert Walser soit le fait du hasard.

Jeudi 25 Decembre 2008, 16:10 GMT+2 | Retour au début

Après l'homme qui tombe, l'homme debout ...

Esotérique, JM Deiss ?

Jeudi 25 Decembre 2008, 17:25 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Pour l'amour de Pierre Bergounioux
"Quel homme ne bâtit, jour après jour, son utopie ? Quelle vie n’est flanquée, dans l’ombre, sans bruit, de celles, parallèles, où seraient levés les ombres, les griefs, la détresse, la contrariété consubstantielle à toute réalité ? A côté des ouvrages rangés dans la bibliothèque s’échelonnent les volumes fantômes que les hommes ont composés sans y songer parce que toute vie laisse à désirer, que nous avons, justement, l’univers des songes pour bâtir ce que l’autre, le vrai, s’ingénie à nous refuser."

Jeudi 25 Decembre 2008, 20:14 GMT+2 | Retour au début

Quand tisonner les mots pour un peu de couleur
ne sera plus ton affaire
quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles
ne te feront plus regretter ta jeunesse
quand un nouveau visage tout écorné d'absence
ne fera plus trembler ce que tu croyais solide
et l'oubli dit adieu à l'oubli
quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du
houx
ce jour-là
quelqu'un t'attendra au bord du chemin
pour te dire que c'était bien ainsi
que tu devais terminer ton voyage
démuni

love songs (Nicolas Bouvier)

Jeudi 25 Decembre 2008, 20:52 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Bergounioux et Bouvier sur Mille plateaux C'est vraiment Noël!

Jeudi 25 Decembre 2008, 21:07 GMT+2 | Retour au début

Armand,

J'ai entre les mains la fourmi rouge et autres textes de Charles-Albert Cingria ...

Jeudi 25 Decembre 2008, 21:44 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Il est vrai que les éditions l'Age d'Homme - qui publie entre autres Maurice Chappaz et Vassili Grossmann - et Verdier font un travail remarquable.

Jeudi 25 Decembre 2008, 22:52 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Pendant que j'y penses, Jacques, tu n'apprécies pas Ramuz? Je n'ai trouvé que 2 références indirectes à cet écrivain sur ton blog.

Jeudi 25 Decembre 2008, 22:59 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Si, si, Armand, je suis un fidèle et admiratif lecteur de Ramuz. Je me suis même coltiné tout son "Journal".

Jeudi 25 Decembre 2008, 23:33 GMT+2 | Retour au début

Mauss dit

Grand Jacques : ce n'est pas le propos, mais cela va faire naître un sourire sur tes lèvres helvétiques.

j'ai mon gamin n° 2, Thomas, actuellement sous Erasmus à Hambourg qui te lit régulièrement. Voyant ton admiration - qu'il partage - pour LED ZEPPELIN, alors que j'alignais des phrases crasses contre ce Groupe légendaire, m'a fait cadeau pour la Noël du DVD "The song remains the same" que je suis en train de visionner en t'écrivant.

Et voilà où va ton influence : c'est-y pas une belle histoire de Noël, ma bonne dame ?

Ceci dit, le petit blondinet torse nu qui essaie de chanter a un organe assez limité, non ?

Vendredi 26 Decembre 2008, 11:32 GMT+2 | Retour au début

"Ceci dit, le petit blondinet torse nu qui essaie de chanter a un organe assez limité, non ?"

François,

Es-tu sûr que tu ne confonds pas avec Patrick Juvet ? :-)
Il faut que tu fasses goûter à ton fils le Clos Erasmus de Daphné Glorian, vinifié par René Barbier (le 89 is worth it).

Vendredi 26 Decembre 2008, 11:42 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

François, c'est un très joli conte de Noël zeppelinesque. Cela dit, le petit blondinet est plutôt grand. Il s'appelle Robert Plant et c'est une des plus grandes voix de l'histoire du rock. Ecoute-le bien quand il rugit, quand il feule, c'est à vous donner des frissons. Qui à côté ? Daltrey (The Who) ? pas mal... ; Jagger ? oui mais trop cabotin ; Lou Reed ? oui peut-être ; Hammill ? superbe mais écorché ; Bono ? Joker !
Plus avant, je n'oubie pas Roy Orbison et, bien sûr, le King de Memphis. Bonne écoute !

Vendredi 26 Decembre 2008, 13:29 GMT+2 | Retour au début

Robert Plant ?

Il pourrait habiter le Lavaux celui-là, ...

laurent

Vendredi 26 Decembre 2008, 13:57 GMT+2 | Retour au début

Jacques,

Ne pas oublier la voix incroyable du chanteur de Creedence Clearwater Revival.
(j'aime bien aussi le voix chaude du chanteur du groupe de progressive Yes).

Il faut aussi connaître la voix transperçante d'Antony(Antony and the Johnsons), dans Berlin, chantant le difficile "Candy Say" (un morceau du Velvet Underground), faisant naître un sourire sur le visage de Lou Reed, l'un des rockers les moins charismatiques qui soit.

Vendredi 26 Decembre 2008, 14:00 GMT+2 | Retour au début

Nicolas Bouvier a consacré un livre à l'éloge de quelques pérégrins suisses :
Maria Sibylla, Louis Gaulis, Vahé Godel, Lorenzo Pestelli (lire le long été) ...

Vendredi 26 Decembre 2008, 19:53 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Laurent, John Fogerty, pas mal. Dans le style, écoutez John Mellencamp Jon Anderson de Yes, j'aime bien. Mais je m'aperçois que j'ai oublié quelques-uns des plua grands, des voix géniales, Tom Waits, Nick Cave dans le registre labouré, couturé, le grand Johnny Cash, l'immense Neil Young et, enfin, celui qui pour moi est un des plus grands (et des plus intègres et des plus en avance sur son temps), le grand Peter Gabriel himself.

Samedi 27 Decembre 2008, 22:49 GMT+2 | Retour au début

Il est vrai que "Harvest" est un album fameux ...

Marrant comme (en écho à un autre post), nous ne citons que des voix masculines ...

Dimanche 28 Decembre 2008, 10:50 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Merci de votre perspicacité, Laurent. Et pourtant, je vous le jure, j'écoute beaucoup de chanteuses. Vous m'avez donné l'idée de post sur quelques grandes voix avec illustrations sonores : l'immense "The Pearl"; l'incomparable Grace Slick ; la grande Patti Smith : à réécouter sa version récente de "White Rabbit". Plus près de nous, je trouve les deux O'Connor (Hazell et Sinead) superbes. Dans son genre, Annie Lennox est pas mal aussi. Je me souviens aussi d'une chanteuse qui s'appelait Chi Coltrane. Disparue. Impossible de retrouver sa trace. Si quelqu'un a des renseignements sur elle... Sans oublier l'énigmatique Sarah K. (www.sarak.com)

Dimanche 28 Decembre 2008, 12:29 GMT+2 | Retour au début

www.chicoltrane.free.fr/c...

Sans oublier Janis Joplin, l'écorché vive, dont on a déjà parlé je crois dans vos carnets de route ...

Dimanche 28 Decembre 2008, 15:10 GMT+2 | Retour au début

L'écorchée vive, voulais-je écrire ...(revoilà le lapsus calami, en raison de son androgynie).

Dimanche 28 Decembre 2008, 15:14 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Et voilà, il suffisait de demander. Grâce à Laurent, j'ai retrouvé "ma" Chi Coltrane ! De vous à moi :
www.youtube.com/v/14NAhWg...

Dimanche 28 Decembre 2008, 17:41 GMT+2 | Retour au début

Bonjour je suis l'auteur du site
www.chicoltrane.free.fr/i...
et j'en ai un autre qui lui est dédié
www.bibleetnombres.online...
Chi est sensée être à nouveau en tournée en Hollande www.pbmusicprom.nl/ onglet artistes pop

Lundi 29 Decembre 2008, 20:54 GMT+2 | Retour au début