Adieu à Maurice Chappaz...
Aujourd’hui sa disparition nous plonge tous, ses proches, ses amis, ses lecteurs, dans une immense tristesse. A la place qu’il occupait, nous fixerons désormais le vide. Jusqu’au vertige. Puis nous saurons ce qu’il nous a légué.
“On dirait l'odeur du foin qui se réveille en hiver, voici 50 ans, les poèmes s'approchaient de moi. J'étais un jeune homme solitaire avec de vrais amis. On filait, on gagnait le large. Ce qui attire maintenant l'homme qui s'engage dans la vieillesse avec sa plume, c'est une ligne invisible, une frontière, celle de sa propre mort. J'ai vu, j'ai passé tant de cols qui varient, je me suis exercé à un chant ! Que voilà tous les chemins aujourd'hui mènent à l'intérieur, où devrait naître, où est déjà né tout ce que j'ai aimé. Et tous ces êtres deviendront moi-même. Ma vie les a écrits. Une angoisse, l'extrémité d'une feuille frémit mais je craindrais de ne pas mourir. »
Maurice Chappaz
Ci-dessous un extrait de mon prochain livre (à paraître) :
“Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.”
Est-ce le hasard des rencontres ? Quelles filiations secrètes ? Quelles ferveurs ? De Rimbaud à Chappaz, la route est claire, malgré la distance ; elle dit la même quête, le même éclairement du monde ; l’errance jamais fixée, même dans la parole d’un dieu... Je relis également ces jours-ci des textes du poète valaisan. J’aime cet homme rocailleux, ancré dans ses songes, dans les paysages de sa terre natale, comme dans une source inépuisable.
Chappaz est intimement lié à ma jeunesse : je l’ai rencontré lorsque j’étais âgé de quatorze ou quinze ans. Avec quelques amis, nous avions décidé de secouer le joug du conservatisme frileux qui prévalait au sein du collège *** que nous fréquentions. Etablissement renommé où – ironie de l'histoire – Chappaz nous avait précédés, trente-cinq ans plus tôt !
Nous éditions une revue poétique, insolente, prônions le surréalisme dans la vie et en poésie. J’ai même fait le voyage jusqu'à St-Cirq-la-Popie dans l’espoir de rencontrer André Breton ; je n’ai vu que la silhouette diaphane d’Elisa. Trop tard ! Le vieux lion était déjà reparti chercher l’or du temps aux Batignolles... L'anarchie comme forme nouvelle du désespoir fut notre tentation. Bientôt nous assisterions enthousiastes aux premières turbulences, puis à l'embrasement de Mai 68.
Nous arrivions chez Chappaz attirés par un astre lointain, absorbés par une figure tutélaire : il nous reçut amicalement dans son repaire de poète, non loin de l’endroit où une quarantaine d’années plus tôt vécut Rilke.
Chappaz nous écouta longuement, l'œil pétillant, malicieux ; flatté au fond que ces étudiants en rupture de ban vinssent à lui ; heureux de les adouber et de partager avec eux une bouteille de fendant de sa vigne de Veyras dont le goût pierreux et miellé chante encore dans ma mémoire.
Relisant aujourd’hui ce fragment tiré du Garçon qui croyait au paradis, je suis envahi par une émotion particulière. Comme s’il contenait un sens lié à ma propre survie. Je sais uniquement que je dois en comprendre l'empreinte, l’inscrire au plus profond de moi-même. Dans le sillage de ces quelques lignes, je traverse en quelques heures une durée qui ne m’appartenait plus, avec laquelle je renoue. En une forme d’accélération étonnante, les différentes strates de ma vie se sont retrouvées condensées dans ce texte.
“Mais je craindrais de ne pas mourir.”
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Laurentg dit | www.amazon.fr/Tentation-l... (préface de Nicolas Bouvier) |
Jean Romain dit | Je me réjouis de lire ce livre. |
Donzelle dit | Ravie de revoir la bonne vieille tête de Monsieur GABIOUD ! |
Laurentg dit | Jean, |
Jean Romain dit | Celui de Jacques. |
Jacques Perrin répond | "Chaque fois unique, la fin du monde". Je reprends ici ce titre de Jacques Derrida pour dire ici que, dans chaque mort, s'inscrit la fin d'un monde. Celui de Chappaz était fait de ces lumières boréales que nous, voyageurs du nord et des glaces, aimons tant. A lire ici le très bel hommage de Jean-Louis Kuffer ainsi que celui de Bertil Galland à celui qui fut son ami : www.24heures.ch/actu/suis... |
Laurentg dit | "Leave this body and be free" ... Lou Reed |
Angèle Paoli dit | Très émouvant. Vous avez donc fait le voyage jusqu'à St-Cirq-la-Popie et entrevue la silhouette d'Elisa ? Et vous n'avez pas vu Aube ? Tout ceci me rappelle de vieux souvenirs personnels. Quel était le nom de votre revue ? |
Jacques Perrin répond | Angèle, la revue s'appelait ENCRES... J'étais très très proche des surréalistes à cette époque (Schuster, Legrand, Eric Losfeld). Je n'ai hélas pas vu Aube. Quand je suis arrivé à St-Cirq-la-Popie et que j'ai vu la maison de Breton, j'ai eu un véritablement saisissement. Rarement vu en endroit aussi beau ! |
Angèle Paoli dit | Gérard Legrand ? Celui qui a édité Le Surréalisme et la Peinture ? C'était un auteur, collaborateur et ami de mon mari (le webmestre de TdF). J'aimerais bien an savoir plus. Par messagerie perso ? |
Armand dit | Pour Maurice Chappaz: |
Jacques Perrin répond | Oui, Gérard Legrand, l'intransigeant. Son meilleur livre, je crois, c'est "Préface au système de l'éternité" (Legrand était philosophe de formation). A l'époque les surréalistes éditaient une revue que j'aimais beaucoup, l'Archibras. C'était Jean Schuster, je crois, qui la dirigeait. |
Donzelle dit | Pour Maurice, |
Angèle dit | Philosophe, oui, puisqu'il a fait à lui tout seul un dictionnaire de philosophie mais aussi un essai sur les Présocratiques, mais aussi critique de cinéma (il donnait des cours à l'IDHEC). La dernière fois que je l'ai vu, c'était à une conférence sur Fellini. |
Armand dit | Bienvenue Angèle, j'étais un lecteur assidu de votre blog, malgré les petits problèmes dans la maîtrise du web. Mais j'ai vu que tout était arrangé. |
Angèle Paoli dit | Bonjour Armand, |



























