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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Adieu à Maurice Chappaz...

Vendredi 16 Janvier 2009, 10:16 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 2236 fois
Maurice Chappaz s’en est allé hier soir. Il a rejoint la frontière invisible, de l’autre côté de la montagne. Là où il s’est souvent aventuré. Ma dernière rencontre avec lui est récente. Il était venu présenter au musée de Bagnes son ultime ouvrage, La Pipe qui prie & fume.
Aujourd’hui sa disparition nous plonge tous, ses proches, ses amis, ses lecteurs, dans une immense tristesse. A la place qu’il occupait, nous fixerons désormais le vide. Jusqu’au vertige. Puis nous saurons ce qu’il nous a légué.

“On dirait l'odeur du foin qui se réveille en hiver, voici 50 ans, les poèmes s'approchaient de moi. J'étais un jeune homme solitaire avec de vrais amis. On filait, on gagnait le large. Ce qui attire maintenant l'homme qui s'engage dans la vieillesse avec sa plume, c'est une ligne invisible, une frontière, celle de sa propre mort. J'ai vu, j'ai passé tant de cols qui varient, je me suis exercé à un chant ! Que voilà tous les chemins aujourd'hui mènent à l'intérieur, où devrait naître, où est déjà né tout ce que j'ai aimé. Et tous ces êtres deviendront moi-même. Ma vie les a écrits. Une angoisse, l'extrémité d'une feuille frémit mais je craindrais de ne pas mourir. »

Maurice Chappaz

Ci-dessous un extrait de mon prochain livre (à paraître) :
 
Maurice Chappaz en compagnie du graveur Pierre-Yves Gabioud, Le Châble, novembre 2008
 
J’habite un pays inconnu, une maison invisible, sur des collines inversées, où passe la frontière des eaux. Un rire joyeux, des forces infimes, mystérieuses, traversent ces sources.

    “Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.”

    Est-ce le hasard des rencontres ? Quelles filiations secrètes ? Quelles ferveurs ? De Rimbaud à Chappaz, la route est claire, malgré la distance ; elle dit la même quête, le même éclairement du monde ; l’errance jamais fixée, même dans la parole d’un dieu... Je relis également ces jours-ci des textes du poète valaisan. J’aime cet homme rocailleux, ancré dans ses songes, dans les paysages de sa terre natale, comme dans une source inépuisable.

    Chappaz est intimement lié à ma jeunesse : je l’ai rencontré lorsque j’étais âgé de quatorze ou quinze ans. Avec quelques amis, nous avions décidé de secouer le joug du conservatisme frileux qui prévalait au sein du collège  *** que nous fréquentions. Etablissement renommé où – ironie de l'histoire – Chappaz nous avait précédés, trente-cinq ans plus tôt !
    
    Nous éditions une revue poétique, insolente, prônions le surréalisme dans la vie et en poésie. J’ai même fait le voyage  jusqu'à St-Cirq-la-Popie dans l’espoir de rencontrer André Breton ; je n’ai vu que la silhouette diaphane d’Elisa. Trop tard ! Le vieux lion était déjà reparti chercher l’or du temps aux Batignolles...  L'anarchie comme forme nouvelle du désespoir fut notre tentation. Bientôt nous assisterions enthousiastes aux premières turbulences, puis à l'embrasement de Mai 68.
    Nous arrivions chez Chappaz attirés par un astre lointain, absorbés par une figure tutélaire : il nous reçut amicalement dans son repaire de poète, non loin de l’endroit où une quarantaine d’années plus tôt vécut Rilke.
    Chappaz nous écouta longuement, l'œil pétillant, malicieux ; flatté au fond que ces étudiants en rupture de ban vinssent à lui ; heureux de les adouber et de partager avec eux une bouteille de fendant de sa vigne de Veyras dont le goût pierreux et miellé chante encore dans ma mémoire.
     
    Relisant aujourd’hui ce fragment tiré du Garçon qui croyait au paradis, je suis envahi par une émotion particulière. Comme s’il contenait un sens lié à ma propre survie. Je sais uniquement que je dois en comprendre l'empreinte, l’inscrire au plus profond de moi-même. Dans le sillage de ces quelques lignes, je traverse en quelques heures une durée qui ne m’appartenait plus, avec laquelle je renoue.  En une forme d’accélération étonnante, les différentes strates de ma vie se sont retrouvées condensées dans ce texte.
    “Mais je craindrais de ne pas mourir.”
 
*** Evoquant ce collège, Chappaz parlait du  «plus ancien monastère de l’Occident ». J'y ai passé huit ans.
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Je me réjouis de lire ce livre.

Samedi 17 Janvier 2009, 16:15 GMT+2 | Retour au début

Donzelle dit

Ravie de revoir la bonne vieille tête de Monsieur GABIOUD !

Samedi 17 Janvier 2009, 17:03 GMT+2 | Retour au début

Celui de Jacques.
De Chappaz, j'ai presque tout lu.

D'ailleurs, voici l'homme que Le Temps a publié hier :
www.jeanromain.net/caribo...

Samedi 17 Janvier 2009, 17:59 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

"Chaque fois unique, la fin du monde". Je reprends ici ce titre de Jacques Derrida pour dire ici que, dans chaque mort, s'inscrit la fin d'un monde. Celui de Chappaz était fait de ces lumières boréales que nous, voyageurs du nord et des glaces, aimons tant. A lire ici le très bel hommage de Jean-Louis Kuffer ainsi que celui de Bertil Galland à celui qui fut son ami : www.24heures.ch/actu/suis...

Samedi 17 Janvier 2009, 21:02 GMT+2 | Retour au début

"Leave this body and be free" ... Lou Reed

Samedi 17 Janvier 2009, 21:11 GMT+2 | Retour au début

Très émouvant. Vous avez donc fait le voyage jusqu'à St-Cirq-la-Popie et entrevue la silhouette d'Elisa ? Et vous n'avez pas vu Aube ? Tout ceci me rappelle de vieux souvenirs personnels. Quel était le nom de votre revue ?
Je mettrai prochainement en ligne un poème de Maurice Chappaz auquel Poezibao rendait aussi hommage vendredi dernier...

Amicizia da Capicorsu,
Anghjula

Lundi 19 Janvier 2009, 11:49 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Angèle, la revue s'appelait ENCRES... J'étais très très proche des surréalistes à cette époque (Schuster, Legrand, Eric Losfeld). Je n'ai hélas pas vu Aube. Quand je suis arrivé à St-Cirq-la-Popie et que j'ai vu la maison de Breton, j'ai eu un véritablement saisissement. Rarement vu en endroit aussi beau !

Lundi 19 Janvier 2009, 12:08 GMT+2 | Retour au début

Gérard Legrand ? Celui qui a édité Le Surréalisme et la Peinture ? C'était un auteur, collaborateur et ami de mon mari (le webmestre de TdF). J'aimerais bien an savoir plus. Par messagerie perso ?

Lundi 19 Janvier 2009, 14:34 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Pour Maurice Chappaz:
"Le silence que l'on entend
l'absence que l'on touche
la distance qui est proche
les mots comme un bélier noir
qui de rocher en rocher
se racontent sur toute une montagne"
Armand Gatti

Lundi 19 Janvier 2009, 19:55 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Oui, Gérard Legrand, l'intransigeant. Son meilleur livre, je crois, c'est "Préface au système de l'éternité" (Legrand était philosophe de formation). A l'époque les surréalistes éditaient une revue que j'aimais beaucoup, l'Archibras. C'était Jean Schuster, je crois, qui la dirigeait.

Lundi 19 Janvier 2009, 20:06 GMT+2 | Retour au début

Donzelle dit

Pour Maurice,

"A Saint-Cirq-la-Popie il n'y a que des pierres, des pierres et encore des pierres. Mais quelles pierres !.."

Lundi 19 Janvier 2009, 23:10 GMT+2 | Retour au début

Philosophe, oui, puisqu'il a fait à lui tout seul un dictionnaire de philosophie mais aussi un essai sur les Présocratiques, mais aussi critique de cinéma (il donnait des cours à l'IDHEC). La dernière fois que je l'ai vu, c'était à une conférence sur Fellini.

Mercredi 21 Janvier 2009, 10:04 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Bienvenue Angèle, j'étais un lecteur assidu de votre blog, malgré les petits problèmes dans la maîtrise du web. Mais j'ai vu que tout était arrangé.

Mercredi 21 Janvier 2009, 18:44 GMT+2 | Retour au début

Bonjour Armand,

"Petits problèmes dans la maîtrise du Web ?" Je ne suis pas au courant et personne ne m'en a jamais parlé. Comme je ne voudrais pas être trop présente sur l'espace de Jacques Perrin, pouvez-vous m'en parler sur ma boîte perso ?

Jeudi 22 Janvier 2009, 08:56 GMT+2 | Retour au début