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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Les voyageurs du temps, premier silence, dernier Sollers.

Dimanche 15 Fevrier 2009, 11:29 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 3509 fois
Nous rêvons tous de ceci : déplier quelques-unes des cordes du temps. Autrement dit, voyager dans le temps.
Nous le pressentons : l’espace comprend plus de trois dimensions et le temps n’est pas si linéaire que cela. Pourquoi ne percevons-nous que ces quatre dimensions ? Même combat pour le goût : pourquoi en rester toujours à la dimension quadripartite (salé, sucré, acide, amer) de l’archipel du goût ?
La réponse est (presque) simple : parce que nos capacités d’énonciation sont en deçà de ce que nous pouvons percevoir ou formaliser. Breton ne disait pas autre chose quand il écrivait : la richesse de notre monde dépend de notre pouvoir d’évocation.

Sollers, nouveau Théodor Kaluza, l’a compris : selon lui, les vrais voyageurs du temps sont les écrivains et les poètes. Ils nous emmènent dans un temps multidimensionnel, le temps-intervalle et le temps-lumière des Chinois, l’éternité retrouvée rimbaldienne, le temps unifié de Novalis. Au passage, Sollers convoque aussi Antonin Artaud :
« L’uniformisation du temps est une chose grave, puisqu’elle en a accompagné et suivi une autre qui est l’uniformisation des corps. »  
 
Photo Yann Layma
 
Trois ans après l’excellent Une vie divine (consacré à Nietzsche), le pensionnaire fécond du 5 rue Sébastien-Bottin revient avec Les voyageurs du temps.
 
Hua Shan, montagne taoïste de Shanxii, Chine. Photo Yann Layma
 
C’est le problème de Sollers, jeune écrivain doué qui se projette en herméneute, passant prodigieux des grands textes, sage taoïste et Diogène des beaux quartiers : il ne peut s’empêcher d’écrire. Il y a forcément, un jour ou l’autre, quelques scories dans son je. Ecrire, c’est sa respiration. Entre deux rencontres furtives (dont la description, quoique brève, remet au goût du jour le qualificatif « fastidieux »), et deux séances de tir (avec la même personne : un être parfait, imprévu, prénommé Viva), il parcourt les méandres de ses mondes intérieurs, les gués, les silences, les notes suspendues, les non-dits et le déjà dit, empruntant ses jalons aux grands voyageurs du temps qu’il convoque tour à tout : Ducasse, Rimbaud, Nietzsche,  Hölderlin, Breton, Lawrence, Picasso, le vieux Bach (et Gould proclamé interprète fétiche). Plus quelques autres dont Sollers lui-même qui s’auto-cite, prophétique et faux modeste : « Mais quel est le courageux écrivain, déjà… »
 
L’érudition est, comme toujours chez lui, profuse, infinie, surprenante. Dans sa prétention à l’universalité, voire à une certaine exhaustivité, Sollers garde pourtant le goût du singulier, de la chose rare, des déviations subtiles, du trait d’esprit. Bref, Sollers fait du Sollers : comment pourrait-il en aller autrement ?

Virtuose de la phrase musicale, de la formule bien frappée, émailleur obsessionnel d’intertexte (la citation est chez lui un modus scribendi permanent), Sollers s’essouffle pourtant (l’âge,vraiment ?). Il a beau se démener, se dédoubler, multiplier les assauts, risquer cette comparaison : » A une échelle microscopique, et en toute humilité, comme Scardanelli, ce livre est aussi un collisionneur. Les phrases sont des tubes parcourus de faisceaux rapides. »  Voire ?

Mauvaise nouvelle. A la fin, Viva finit par déserter le Centre de tir pour s’exiler à Hong Kong. Rassurez-vous, elle sera vite remplacée :
« Bien que n’ayant plus, depuis longtemps, ce que Casanova appelle joliment « le suffrage à vue », je n’ai pas eu grand mal à amener Sophie, 25 ans, dans mon studio d’expertise. La grâce du début du 8e siècle chinois, vous dis-je : élégance, vivacité, rigueur, gaieté, insolence, plaisir.
Où était la France au début du 8e siècle ? Le voyage du Temps a ses lois. »


    Puisqu’il nous le dit…

Le livre Philippe Sollers, Les voyageurs du temps, Gallimard
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Une vie divine
"Au delà du Nord, de la glace, de la mort - notre vie, notre bonheur ...
Nous avons découvert le bonheur, nous connaissons le chemin, nous avons trouvé l'issue de ces années de labyrinthe". FN

"Son corps se suffit à lui-même et elle n'a pas à s'en rendre compte.
Il dit tout ce qu'il y a à dire mais elle ne pourrait pas le parler."

Merci, Jacques, pour ce yoga mental renouvelé. :-)

Cette photo d'ascencion est très belle.

Dimanche 15 Fevrier 2009, 11:43 GMT+2 | Retour au début

Ascension, bien sûr !
Désolé pour cette coquille si disgracieuse.

Dimanche 15 Fevrier 2009, 11:44 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Ascension, au delà du nord, de la glace, de la mort... Pile, Laurent ! En ce moment même j'y suis, dans les montagnes, sous un ciel éclatant. Hier, perdu dans les neiges, enfonçant jusqu'à la taille sur des itinéraires non visibles, la neige est venue en abondance cette année.

Dimanche 15 Fevrier 2009, 12:13 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Etonnant , parler de "l'au delà du nord" pour "les voyageurs du temps" - ce temps qui laissait sans voix Saint Augustin , ce grand voyageur - m'évoque forcément ce vers de Paul Celan "Dans les fleuves, au nord de l’avenir, je ne jette le filet qu’avec hésitation" et évidemment Ulysse, et Sollers que j'allais voir chez Gallimard pour photographier des manuscrit retrouvés de Joyce.

Dimanche 15 Fevrier 2009, 13:18 GMT+2 | Retour au début

"j'y suis, dans les montagnes,"

Mais je le sais, Jacques ! :-)
Vivement Marseille !

Dimanche 15 Fevrier 2009, 14:08 GMT+2 | Retour au début

Armand,

Vision géographique Nieztschéenne ...

Plus au Sud, dans son fantastique récit halluciné, Nicolas Bouvier écrit :
"On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anedoctes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels."
Le Poisson Scorpion (1982)

Dimanche 15 Fevrier 2009, 14:48 GMT+2 | Retour au début

Nicolas Herbin dit

Jacques, en parlant de Sollers, vous dites « Diogène des beaux quartiers » : vous pouvez expliquer ? J’entrevois difficilement...

Rien à voir mais... je pose juste la question : et si le temps n’existait pas ?

Dimanche 15 Fevrier 2009, 19:25 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Bien sur, Nicolas, c'est LA bonne question.
Soit cela n'existe pas, soit la multiplicité des temps font que LE temps ne veut rien dire.

Dimanche 15 Fevrier 2009, 19:42 GMT+2 | Retour au début

Mauss dit

Grand Jacques :

Tu as remarqué que pour suivre le fan-club de ton blog, il te faut à demeure :

- un philosophe
- un poète
- un Guide façon Terray
- un psy
- un chef
- un oeno

…et maintenant, va falloir que j'engage les service de Mr Klein, le copain de tonton Alfred, celui de la quantique et du temps !

Ça commence à coûter en temps ces mises à niveau des neurones de tes lecteurs de base comme ma pomme !

Dimanche 15 Fevrier 2009, 20:05 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Grande question, Nicolas ! Les Grecs déjà distinguaient entre Chronos (temps des corps) et l'Aîon (temps des incorporels) qui sont deux temps différents, le cercle et la ligne droite. Tout ceci nous ramène aux stoïciens. Certains déjà en arrivaient à ce paradoxe : puisque le temps n'est ni fini, ni infini, ni créé, ni incréé, il n'existe pas. Mais c'est un paradoxe qui ressemble à une aporie. Avec la métaphore de Diogène, on ne quitte pas vraiment les stoïciens. Le côté Diogène de Sollers, c'est une certaine forme de cynisme, de liberté par rapport aux convenances (en matière sexuelle notamment), ce qu'il appelle "La Bête" (opposée aux Parasites) dans son dernière livre. Et les beaux quartiers ? Pas besoin de faire un dessin. Hormis son "studio d'expertise" qui doit être convenable et exigu, Ph. S. ne loge sans doute pas en banlieue.

Dimanche 15 Fevrier 2009, 22:11 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

François, je cherche ce qui pourrait manquer dans ta liste des stalkers... Je vois deux "manques" : les bons lecteurs, attentifs, éclectiques, passionnés (sans lesquels Mille Plateaux n'existerait pas) et la musique. Oui il manque une oreille, ou plusieurs ! Sinon, honneur au fan's club ! Et dire que beaucoup ne se sont encore jamais manifestés ! Par quels rêts la vérité doit-elle passer ?

Dimanche 15 Fevrier 2009, 22:16 GMT+2 | Retour au début

Nicolas,

Déjà évoqué précédemment (Pontalis) :
www.amazon.fr/temps-passe...

Dimanche 15 Fevrier 2009, 22:54 GMT+2 | Retour au début

Temps dit

Facile de créer sur des illusions,
facile d'oublier les découvertes pour quelques pouvoirs illusoires, mais à quoi sert de vivre sans exister ? Chacun fait son choix, oublier le siècle des lumières et délirer ou créer des richesses pour nos enfants.
cordialement

Dimanche 15 Fevrier 2009, 22:59 GMT+2 | Retour au début

Heeter dit

Une forme de gratuite "Le Temps est un enfant qui joue en deplacant les pions: la royaute d'un enfant." Heraclite

Dimanche 15 Fevrier 2009, 23:31 GMT+2 | Retour au début

Nicolas Herbin dit

Jacques, merci pour ces éclaircissements.

Vous connaissez déjà l'extrait, mais pour les autres : www.dailymotion.com/searc...

Sacré Michel. Il faut aussi le voir lancé sur Houellebecq, Attali ou BHL. En général ça vaut son pesant de cacahuètes.

Et en "off", c'est encore plus drôle...

Lundi 16 Fevrier 2009, 13:33 GMT+2 | Retour au début

Merci, Nicolas !

Pas mal le fume-cigarette à la télé ...
Nulle, la post-synchro.
Pivot à l'air de s'ennuyer sévère (et je trouve Onfray un peu pincé).

Ah, dialogue de sourds, conflits, ego ... ce n'est pas sur les forums de vins que l'on trouvera ce genre de défauts chroniques ... :-)

Lundi 16 Fevrier 2009, 14:21 GMT+2 | Retour au début

Que le temps existe ou non, il s'écoule.
Quant à nous, pauvres mortels...

laurent

Lundi 16 Fevrier 2009, 17:06 GMT+2 | Retour au début

Nicolas Herbin dit

Laurent(toutcourt :-)), rassurez moi, vous n’avez pas compris ma question, c’est ça ???

Pour Laurent(Gé :-)) : Onfray est irrité au plus haut point par Sollers qui dit aimer et comprendre Nietzsche… seulement le moustachu est sans doute le philosophe qui a le plus compté pour Onfray. Et tu te doutes bien que le Nietzsche de Sollers n’est pas celui d’Onfray.

En plus il y a de vieux dossiers entre les deux (je t'expliquerai).

Il faut dire aussi que Michel, question « tête de cochon », des fois, c’est de première ! Mais c’est aussi pour ça qu’on l’aime… ou déteste.

En tout cas sur le fond et les textes, Sollers est quand même bien « fuyant », n'est il pas ?

Lundi 16 Fevrier 2009, 23:14 GMT+2 | Retour au début

Sollers est dandy ...

Oui, tu m'epliqueras ...

Mardi 17 Fevrier 2009, 07:01 GMT+2 | Retour au début

"Dieu est mort, Marx est mort et moi-même, je ne me sens pas très bien..."
(Woody Allen / né en 1935)

"Car Dieu n'est ni mort ni mourant - contrairement à ce que pense Nietzsche et Heine. Ni mort ni mourant parce que non mortel. Une fiction ne meurt pas, une illusion ne trépasse jamais, un conte pour enfant ne se réfute pas."
(Michel Onfray / né en 1959 / Traité d'athéologie / 2005)

Mardi 17 Fevrier 2009, 07:26 GMT+2 | Retour au début

Jean Biès
MORT ET SPIRITUALITE – DE LA MORT AUJOURD’HUI A L’ETERNEL AUJOURD’HUI

L'ultime mot de l'histoire est qu'il s'agit de comprendre que la Vacuité suprême n'est pas synonyme de néant, qu'elle en est même l'opposé en tant que Plénitude absolue, l'Ici en tant que Lieu sans lieu, et le Maintenant en tant que présent sans commencement ni fin.
L'on serait assez tenté de penser qu'une telle réponse a, beaucoup plus que d'autres, toute chance d'être vraie. Nous satisfait-elle pour autant ? Ne nous sentons-nous pas tout de même quelque peu déçus d'en savoir tant ? Fût-elle suprême, ou parce que telle, la Vacuité peut-elle avoir pour nous des charmes ; et la nécessité de mourir à tout pour naître au Tout suffit-elle pour nous séduire ? N'éprouvons-nous pas, d'autre part, un secret bonheur, dû-t-il avoir l'angoisse pour rançon, être pétri d'incertitude, à penser que "chaque fois que l'aube paraît, le mystère est là tout entier", comme l'écrivait René Daumal? Un complet et trop confortable éclaircissement, étranger à l'indispensable ambiguïté delphique, une trop béante déchirure ne pourraient, en proposant la voie de la facilité, qu'ôter à la vie son sel ; et si le sel est insipide, avec quoi l'assaisonnera-t-on ? ; ce sel totalement inaperçu, et pourtant répandu partout dans l'immensité de la mer, ce sel dont le grain brille secrètement jusqu'aux abîmes, comme le point infinitésimal qui réside en nos profondeurs doit à son invisibilité d'être éternel.

Mardi 17 Fevrier 2009, 16:21 GMT+2 | Retour au début