Gérard Uféras, la grâce de la photographie et l'éternité fugitive.
Le lieu, c’est moi qui l’ai choisi. Au cœur du Mama Shelter. Le regard, c’est lui. Gérard Uféras dont j’admire l’œuvre, découverte il y a peu, presque par hasard : le photographe a notamment signé un rare portrait de Gilles Deleuze.
Et puis il y a ces photos de danseurs et de danseuses, tableaux vivants, dans la suspension légère du temps et du mouvement, Etats de grâce pour reprendre le titre de l’exposition de Gérard Uféras à la Maison européenne de la photographie à Paris. Un titre superbe, soufflé par Willy Ronis, un des grands photographes du siècle, qui décrit ainsi le travail de Gérard Uferas :
« Lorsqu’une telle fusion s’établit entre l’esprit et le cœur, c’est qu’on se trouve face à un très grand artiste. On voudrait employer un mot très fort, mais on n’ose pas, alors on dit qu’on est devant le grand mystère qui se nomme la Grâce. »
• Gérard Uféras, qu’est-ce qui fait la force d’un portrait ?
• Il y a très peu de photographes qui sont de grands portraitistes. Ce qui est important dans un portrait, c’est un sentiment d’urgence. Un peu comme dans les tableaux de Bacon au moment où, derrière l’animal, apparaît l’humain. Dans ces moments-là, il me semble que l’on touche à quelque chose d’essentiel. Mon domaine, c’est plutôt celui du reportage.
• Décrivez-moi ce qu’est une grande photo pour un reportage...
Cette approche ouvre des dimensions très vaste, humaines, morales, symboliques et touche aux émotions profondes. Dans cette perspective, une belle photo est le reflet d’une rencontre entre le monde et la sensibilité du photographe. C’est un espace vivant, une sorte de lampe d’Aladin : vous frottez et il y toujours quelque chose qui sort, une histoire qui vous est racontée.
• Et ce sentiment d’urgence que vous évoquiez pour décrire l’art du portrait ?
• L’urgence, c’est le fait que quelque chose soit capté, c’est la façon dont quelqu’un s’inscrit dans le monde, vit, bouge, occupe l’espace. Et la manière dont il est vu par un autre, le photographe, qui évolue dans le même espace. En fait, un grand portrait est d’abord un autoportrait.

• Mon père collectionnait les appareils de photo et c’est moi qui les utilisais. Dès l’âge de 8 ans, je faisais les photos de famille. Plus tard, à l’âge de 13 ans, avec deux copains, nous avons décidé de visiter tous les musées de Paris. Ensuite, j’ai fait beaucoup de photos, dans le métro notamment. C’est là que j’ai rencontré Sebastião Salgado.
• Et votre travail à Libération ?
• J’ai commencé à faire du reportage, mais beaucoup plus tard, vers l’âge de 28 ans. J’ai eu la chance de rencontrer Christian Caujolle. A ce moment, Libé, c’était l’œil du cyclone, un chaudron incroyable. On ne peut pas imaginer ce que c’était. Tous les jeunes photographes arrivaient là… Salgado dont j’ai déjà parlé, Depardon. D’autres plus âgés aussi, comme William Klein. Christian Caujolle a eu ensuite l’idée de créer une agence d’auteurs, de regards : l’agence VU. Une agence essentielle dont je fais partie. C’est ainsi que j’ai découvert le monde de l’Opéra qui a été un véritable sortilège pour moi. J’ai obtenu le prix Villa Medicis hors les murs et j’ai pu ainsi entreprendre un travail sur le ballet et l’opéra.
• Le bleu…
• Un rêve ?
• Rencontrer quelqu’un que je pourrais épouser et inviter à mon mariage tous les couples que j’ai photographiés depuis que j’ai commencé ma série de reportages sur les mariages dans les différentes communautés religieuses et ethniques de Paris… Plus sérieusement : avoir assez de force pour mener à terme les projets que j’ai encore…
• Votre autoportrait ?
• Il existe déjà. C’est une image de moi où l’on ne voit que mon ombre, au milieu des gens que je suis en train de photographier !
• La technique en photographie ?
• J’aime bien la technique sommaire. J’aime les bricoleurs et, donc, j’aime faire feu de tout bois. Moins il y a d’a priori, meilleur c’est. Cela dit, le choix des focales est, quelque chose d’important quand on parle de technique. Il détermine la place que prend la personne photographiée dans le monde et la façon dont le photographe lui-même s’insère dans ce monde.

• La couleur est un élément de plus avec lequel il faut travailler dans la composition. Elle est comme une équation à laquelle vous rajoutez une inconnue. Dans les dernières années, la couleur est apparue comme une façon de se rapprocher davantage de la réalité. Ce qui est un leurre.
• Un peintre ?
• J’ai l’envie de dire Matisse mais je m’étonne moi-même de le dire. Parce que c’est une peinture d’une immense culture. Et d’abandon aussi…
• Un musicien ?
• Dans le jazz, je place Coltrane au-dessus de tous ! Sinon, en musique classique, ce serait entre Mozart, Ravel ou Bach.
• Un metteur en scène ?
• En ce moment j’adore Bergman. Essayez de vous procurer « Sourire d’une nuit d’été », c’est une merveille !
• Un roman ?
• Vie et destin de Vassili Grossmann. Et puis Guerre et Paix et Anna Karénine de Tolstoï.
• Un photographe ?
• Impossible d’en citer un. Je suis quelqu’un de très ouvert, de très admiratif pour le travail des autres. Il y a en beaucoup : Cartier-Bresson, Kertesz, Koudelka, Irving Penn, Richard Avedon, Salgado, Willy Ronis… Et pas mal de Suisses aussi : Werner Bischof et René Burri. Ce dernier a réalisé une photo que j’aurais rêvé de faire mais seul un Helvète pouvait faire cela car vous avez en Suisse une culture graphique qui est unique.

Cet article a été commenté 8 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas
Pferrand dit | Superbes photos. On découvre avec émotion l'équilibre fragile de l'instant de grâce... en suspens. |
Nicolas Herbin dit | "En fait, un grand portrait est d’abord un autoportrait." |
Yves dit | Premier cliché, à côté de cela, avez vous remarqué la grâce infinie d'un colibri, chacun fait ce qu'il peut |
Aristochat dit | Irrésistible. Vraiment ! |
Laurentg dit | Quelle était l'origine de ce doute ? |
Momolt dit | Laurentg, "tête à claques" ! |
Laurentg dit | Merci, Momolt ... |
Laurentg dit |




























