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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Les voyageurs du temps et de l'espace.

Dimanche 8 Novembre 2009, 18:36 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 3768 fois
En face de Cernobbio, de l’autre côté du lac, à Bellagio, se trouve la Villa Monastero. C’est  dans cet endroit sublime que la physique italienne a pris son essor durant l’entre-deux-guerres. Parmi les participants – qui, s’ils aimaient les chats à la manière de Schrödinger, appartenaient sans doute davantage à la catégorie des savants austères qu'à celle des amoureux fervents – deux d’entre eux vont capter notre attention : Enrico Fermi, prix Nobel de physique (1938) et un météore dont le nom devrait, à en juger par les déclarations de ses "pairs", être aussi connu que celui d’Einstein, Ettore Majorana
Alfred Vidal-Madjar : Mais où sont-ils ?
 
Ces deux personnages forment le fil rouge entre les deux conférences prononcées, à la Villa d’Este. dans le cadre du Davos du Vin, par Etienne Klein et par Alfred Vidal-Madjar.

Condenser 15 milliards d’années dans le calendrier d’une seule année, voilà  le défi relevé par Alfred Vidal-Madjar, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des planètes extrasolaires à l’Institut d’Astrophysique de Paris. L’occasion de vérifier la minceur de notre histoire, à nous les hommes, au milieu de l’univers.
Dans l’année cosmique, qui commence le premier janvier avec le Big Bang à 0.00, nous ne sommes apparus qu’un 31 décembre, à 16 h 00 pétantes.  Et, par exemple, la Renaissance en Europe – qui pour nous a commencé il y a quatre siècles – arrive une seconde à peine avant le Réveillon cosmique... Autrement dit, une seconde avant de plonger dans l'inconnu de l'année suivante. Dans le domaine des conjectures.

Alors que peut-on prédire ? Si tout va bien…
Une seconde après le début de la nouvelle année cosmique, l’humanité occupera, pense Alfred Vidal-Madjar, le Système solaire et, le 2 janvier, dans quelques millions d’années, elle sera présente dans toute la Galaxie !

Et les autres ? Les voyageurs du temps et de l’espace, quand finirons-nous par les rencontrer ?
« Nous sommes probablement seuls dans l’Univers, mais… » affirme avec précaution Alfred Vidal-Madjar.

La conclusion de sa conférence pourrait d’ailleurs ressembler à une boutade : »Mais où sont-ils ? Au Davos du Vin, à la Villa d’Este ! »
Enrico Fermi.
 
Dans les années cinquante, le grand physicien italien Enrico Fermi a supposé l’existence d’extraterrestres disséminés dans l’Univers.
 
Selon ses calculs, il suffirait de quelques centaines de milliers d’années pour que l’ensemble de la galaxie soit sous l’emprise de cette civilisation extraterrestre, la relative lenteur des vaisseaux étant largement compensée par l’augmentation exponentielle du nombre de ces vaisseaux. Or aucune présence n’est visible, aucune rencontre ne s’est produite à ce jour. Fermi a butté sur cette question, qui ressemble à une aporie, connue aujourd’hui sous le nom de « paradoxe de Fermi » : « si les extraterrestres existent, mais où sont-ils donc ? »
Etienne Klein : "Aujourd'hui on ne sait toujours pas si Majorana avait raison..."
 
De Fermi à Ettore Majorana, sujet de la conférence d’Etienne Klein, la distance était en revanche infime, le lien évident.

Ettore Majorana
, né à Catane en 1906, après avoir fréquenté l’Institut de physique de Rome en tant qu’auditeur libre est très vite remarqué, par Fermi notamment, pour ses aptitudes exceptionnelles, ses intuitions fulgurantes, très largement en avance sur la physique de son temps. Majorana prédit notamment l'existence d’une troisième particule, à côté de l’électron et du proton, qui deviendra le neutron chez Fermi.

Bien plus, certaines de ses intuitions sont encore invérifiées, précise Etienne Klein : »Si Majorana a raison, c’est qu’il existe la double désintégration bêta avec émission de neutrinos… »

Edoardo Amaldi, collègue de Majorana : « Certains des problèmes traités par lui, les méthodes qu’il a suivies pour les traiter et, plus généralement, le choix des moyens mathématiques pour les affronter, montrent une tendance naturelle à devancer le temps qui dans certains cas a quelque chose de prophétique. »
 
Après son passage à Rome, Ettore Majorana rejoint Heisenberg en 1933. Avec lequel, chose rare chez Majorana, s’établit une relation de confiance et de grand respect mutuel. Sans doute parce que Heisenberg, au-delà du brillant physicien, était également un philosophe, un penseur. 

De retour à Rome, après ces quelques mois passés auprès de Heisenberg, Majorana poursuit ses recherches. A l'écart, secret, inaccessible.  Il prend des notes sur des bouts de papier, écrit ses équations sur ses paquets de cigarettes, qu’il jette ensuite. Détruit beaucoup. Publie rarement.
En 1937 pourtant, il publie une Théorie symétrique de l’électron et du positon. Il y propose une alternative à la théorie de l’antimatière formulée par Dirac modifiant son équation pour qu’elle respecte le principe de causalité et anticipe la théorie des particules élémentaires et des faibles interactions de Lee et Yand, vingt ans plus tard.

Le 25 mars 1938, Ettore Majorana est en partance pour Palerme avec le paquebot de 22h30. C’est le moment où nous perdons sa trace. Il disparaît à jamais.
L’enquête officielle ne donnera aucun résultat. Toutes les hypothèses peuvent être envisagées.
 
Nous sommes à la veille de la deuxième Guerre mondiale et les recherches théoriques de Majorana mènent à la fission nucléaire: s'en est-il effrayé ? S’est-il approché trop près de sa vérité intérieure ?
Pourquoi cette disparition, annoncée, puis démentie, par deux lettres à un ami et à ses parents ? S’est-il vraiment suicidé ? A-t-il au contraire mis en scène sa propre disparition – c’est une des pistes explorées par Léonardo Sciascia –  pour se réfugier dans un couvent, dans le silence et l’anonymat.

« Majorana était croyant. Son drame était un drame religieux, nous dirions pascalien. Et qu’il ait anticipé le désarroi religieux auquel nous verrons arriver la science, si elle n’y est pas déjà arrivée, c’est la raison pour laquelle nous écrivons ces pages sur sa vie. » (L. Sciascia).
 
Si "les morts sont les retraités de la mémoire" comme l'écrit Pirandello, Majorana en devient le salarié et, aujourd'hui, il demeure une énigme pure.
 
Voilà en tout cas un des génies les plus singuliers, les plus fulgurants, les plus méconnus, de toute l’histoire des sciences. Merci à Etienne Klein d’en avoir, à l’occasion de ce colloque, rappelé la mémoire de ce Rimbaud de la physique des particules !
 
« Parce que, voyez-vous, il y a en ce monde diverses catégories d’hommes de science. Des personnes de deuxième et de troisième rang, qui font de leur mieux mais ne vont pas très loin. Des personnes de premier rang, qui font de leur mieux, qui arrivent à des découvertes de grande importance, fondamentales pour le développement de la science. Mais il y a aussi les génies, comme Galilée ou Newton. Eh bien, Majorana était un de ceux-là. Majorana avait ce que possède aucun autre au monde ; malheureusement, il lui manquait ce qu’au contraire il est commun de trouver dans les autres hommes : le simple bon sens. »

Enrico Fermi, lors d’un entretien avec Giuseppe Cocconi en 1938, après la disparition de Majorana.

Les livres
Alfred Vidal-Madjar, Où allons-nous vivre demain ?
Étienne Klein Il était sept fois la révolution, Albert Einstein et les autres,  Coll. Champs-Flammarion, 2007.
Leonardo Sciascia, La disparition de Majorana, 1975
 
Photos : Armand Borlant (sauf les photos d'époque bien sûr). 
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Mauss dit

Merci Grand Jacques d'évoquer aussi bien ces deux conférences données à la Villa d'Este pour le Davos du Vin : j'y tenais beaucoup, comme à la prunelle de mes yeux, tant il me semble important de sortir de temps en temps de notre petit monde du vin, aussi sylmpathique soit-il.
Idem pour le petit concert du dimanche soir.

Là, tu vois, j'espère que ton billet va donner envie à plus d'un de lire les ouvrages référencés.

Que la vie te soit Douce !

Il fait chaud à NYC et Madison Av est fermé sur plusieurs blocs pour les vendeurs de saucisses et de foulards et autres babioles.

Grand capuccino ce matin à la Bottega del Vino de Severino Barzan qui reste "le" lieu où boire un café à NYC.

Mais bon, on rentre ce soir !

Dimanche 8 Novembre 2009, 20:19 GMT+2 | Retour au début

Intéressant ...

Je me permets de recommander ici la lecture du lièvre de Patagonie, de Claude Lanzmann ...

Un parcours du siècle érudit (le monde germanopratin, Sartre, le castor), douloureux (la résistance, Shoah), incarné ...

Dimanche 8 Novembre 2009, 20:56 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Idées nomades. Idées associées. Idées échangées, d’un thème à l’autre. C’est la loi secrète de Mille Plateaux.
Quel rapport Le lièvre de Patagonie (que je vais lire) de Claude Lanzmann entretient-il avec les exoplanètes, les extraterrestres ou, même, la physique quantique ? Laurent, qui l’a lu, doit le savoir…

« Les lièvres, j'y ai pensé chaque jour tout au long de la rédaction de ce livre, ceux du camp d'extermination de Birkenau, qui se glissaient sous les barbelés infranchissables pour l'homme, ceux qui proliféraient dans les grandes forêts de Serbie tandis que je conduisais dans la nuit, prenant garde à ne pas les tuer. «

Un lièvre peut en cacher un autre. Le lièvre est multiple. Je suis cette trace qui m’amène dans les parages de Joseph Beuys. Ici, aussi, il est question de lièvre mais le sien est mort.
Nous sommes dans une exposition. Joseph tient le lièvre contre sa poitrine, s’approche des tableaux. Très près. Les spectateurs sont décontenancés. Le lièvre ne dit rien. Beuys parle.

A la fin, j’imagine que Joseph Beuys conclut ainsi (ou peut-être était-ce une autre fois ?)

« Maintenant, il est temps d’en finir avec toute cette merde ! »

Et que le mur tombe…

blog.cavesa.ch/index.php/...

Lundi 9 Novembre 2009, 17:34 GMT+2 | Retour au début

Beuys, l'ancien pilote de guerre, et son coyote (into the wild, en art radical).
Métempsycose pour Lanzmann. Vertu incarnée de l'instant.

Le cheminement interne, cathartique, des gisants physiques ou psychologiques ...

Ton récit est fort, érudit, Jacques !
La souffrance à surmonter (intellectuellement seulement ?), avec l'aide de Spinoza ou des stoïciens, ou d'autres mécanismes internes (ces freins qui sont aussi des moteurs, selon Nicolas Bouvier).
Apercevais-tu des lièvres depuis ton lit de chambre d'hopital ?

Du bon usage des crises ...
www.chapitre.com/CHAPITRE...

Lundi 9 Novembre 2009, 21:08 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Les lièvres ? Je tente de suivre leur trace depuis longtemps... Mais, les malins, ils auront toujours une longueur d'avance sur nous...

Ils sont beaux, véloces, imprévisibles, stupides aussi.

Je me souviens de celui-ci. Le plus beau. C'était au petit matin. Nous quittions un château célèbre de Bordeaux, après avoir goûté à cet ineffable viatique, le Mouton-Rothschild 1945 !

Ce lièvre, l'imbécile, s'est pris dans la lumière des phares.
J'ai broyé les freins, pilé net, au milieu de nulle part.
Il avait l'air de s'être endormi...

Je suis sorti du carrosse, bredouillant quelques regrets...
Tout à coup il s'est relevé, le sagoin, a filé dans la nuit et les règes ! Comme si de rien n'était...

C'est le lièvre ressuscité !
Lui et moi avons rendez-vous chaque année, dans un endroit que je garde secret.
Et, promis juré, je ne m'appelle pas Vatanen !

Lundi 9 Novembre 2009, 21:44 GMT+2 | Retour au début

Failli heurter 2 sangliers en rentrant chez moi ce soir, sur mon petit bout de chemin obscur.

Les lièvres de Loeb (je les ai évités).

Lundi 9 Novembre 2009, 21:58 GMT+2 | Retour au début

Enfin, les sangliers, voulais-je dire ...

D'ailleurs, à une lettre près, livres et lièvres ...

Lundi 9 Novembre 2009, 23:00 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Onirique, peut-être ? Ce "terroriste ailé" a engendré bien des nuits blanches et, à ce que me dit un ami qui travaille sur le projet, ça a été chaud, très chaud...

Mardi 10 Novembre 2009, 12:36 GMT+2 | Retour au début

Les accidents graves de notre société sont souvent l'enchaînement de causes anodines ...

Ainsi une sonde qui se crashe en atteignant Mars car une partie les logiciels calcule en kms, l'autre en miles.

Mardi 10 Novembre 2009, 14:23 GMT+2 | Retour au début

www.canalacademie.com/Jac...

Jacques Blamont est un collègue du CNES (qui a mis en place un groupe de réflexion sur éthique et spatial).

Jeudi 12 Novembre 2009, 09:44 GMT+2 | Retour au début

sciences.blogs.liberation...

J'ai travaillé à la conservation de la mémoire pour ce genre de mission (qui donne le tournis) ...

Jeudi 12 Novembre 2009, 14:53 GMT+2 | Retour au début