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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Martha Argerich, l'éclair et les sortilèges.

Dimanche 21 Mars 2010, 15:01 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 10357 fois

Je salue ici la parution de l’excellente biographie L’enfant et les sortilèges consacrée par Olivier Bellamy à la pianiste Martha Argerich.

J’en ai entamé la lecture, juste avant une dégustation de quelques vins de légende, que je relaterai demain. Vous l’avouerais-je ? J’ai presque souhaité que celle-ci ne s’éternise point, afin de pouvoir, au cœur  de la nuit, en parcourir encore quelques pages.

 Gulda : »Oh ! Argerich, je crois qu’on est de la même famille. »

 

 La grâce et le partage
De l’enfance à la maturité, des années de formation aux grandes interrogations, le livre de Bellamy retrace la carrière de l’immense Martha, ce pur joyau, enfant surdouée, apparue un 5 juin 1941 à Buenos Aires. Si Juanita, la mère, prendra plus tard en mains la carrière de son prodige de fille, tel un manager redoutable, c’est le père, « Tyrano », qui très tôt aurait décelé l’éclair de génie dans le regard de sa fille.

Les dons de Marthita ou Martula, comme on l’appelle à l’époque, apparaissent très tôt : à l’âge de  deux ou trois ans, au moment où, effleurant pour la première fois un piano, la fillette reproduit intégralement une sonate qu’elle a entendue jouer.   

A cinq ans, Martha est confiée à l’autorité inflexible du célèbre pianiste italien Vincenzo Scaramuzza qui « habité par la folie de la netteté et de la souplesse, désirait avant tout une expressivité maximale de chaque note. »

Olivier Bellamy rapporte cette scène qui va bien au-delà de l’anecdote : à l’intraitable Vincenzo Scaramuzza qui un jour a renvoyé Martha de sa classe de piano parce que celle-ci avait omis de le saluer et de s’en excuser, Juan Manuel Argerich, le père de Martha, avait rétorqué : »mais enfin, c’est une enfant ! ». La réplique du maître fusa, sans appel : »Non ! elle a neuf ans mais son âme a quarante ans. »

Comme si déjà, on pouvait pressentir ce qui constituera la trajectoire, belle, irradiante, de la pianiste : le caractère fulgurant de l’extrême précocité, une fraîcheur juvénile et une forme de grande maturité, qui n’est pas uniquement liée à l’âge.
 
Ne manquez pas de regarder ci-dessous l’extrait du reportage de la TSR, de très belles séquences de concert (avec, notamment, un sublime deuxième mouvement du Concerto en sol majeur de Maurice Ravel) et la superposition des durées.
 
A la minute 14.58, Martha déclare ceci : » je ne sais pas ce qu’on perd et ce qu’on gagne, c’est un peu compliqué, ça… C’est une chose bizarre : avec le temps, qu’est-ce qu’on gagne et qu’est-ce qu’on perd, il y a quelque chose de très délicat… »

A cet instant, on lit, dans l’incompréhension de Charles Dutoit, son ex-mari, la distance qui semble les séparer...
 
 
Les années de formation
Après Scaramuzza, le destin de Martha Argerich croise la route de Friedrich Gulda. Martha n’a que quatorze ans. Elle le suit à Vienne, accompagnée par ses parents.

« En entendant jouer Friedrich Gulda, Martha Argerich a senti un grand vent d’air frais la traverser.
C’était un mariage tellement idéal de la virtuosité et de l’intelligence que tout, à côté, paraissait sentimental, vieillot ou maniéré.  Le rythme d’abord : impérieux, fondamental, décanté. Le texte respecté à la virgule près, avec un sens maniaque de la précision, mais surtout une énergie vitale, physique, proche du jazz. »

C’est Gulda lui-même qui, un jour, après avoir entendu la jeune fille interpréter le Concerto italien de Bach, aura ce cri du cœur : »Oh ! Argerich, je crois qu’on est de la même famille. »

Plus tard, Gulda dira à son confrère Paesky : » ce n’est pas seulement la première pianiste du monde, c’est un phénomène qu’on ne peut pas expliquer. »

D’autres jalons encore : Vladimir Horowitz, Arturo Benedetti Michelangeli (qui en un an et demi n’accordera que quatre « leçons » à Martha…), Nikita Magaloff et les pianistes frères et complices Fou Ts’ong, Nelson Freire, d’autres encore.

Olivier Bellamy relève ces deux thématiques existentielles chez Argerich qui forment une étrange symétrie : « Martha recherchait ses doubles en musique désespérément » ;  en même temps, altruiste, généreuse, elle était toujours plus encline à s’intéresser à la carrière des autres qu’à la sienne propre.

1957 est une année charnière dans celle de Martha Argerich : concours de Genève, concours Busoni à Bolzano, prix du podium de la Jeunesse à Hambourg, la jeune pianiste remporte tous les premiers prix, suscite une engouement incroyable, embrase des salles entières qui l’acclament debout, dans ce bonheur d’assister à l’éclosion d’un génie, cette joie extrême d’être traversé par l’éclair musical, transformé, de pressentir que désormais, peut-être, rien, dans sa propre vie, ne sera comme avant !
La suite, ce sont les récitals, nombreux, les disques, les rencontres, la lassitude parfois, le doute peut-être, les naissances, les drames, la musique toujours. D’un chapitre à l’autre, chacun centré sur un lieu ou une ville, Olivier Bellamy raconte avec sobriété, élégance et précision l'incroyable trajectoire d’une femme littéralement habitée par la musique, une artiste incroyablement libre, pianiste médiumnique, dans le jeu de laquelle, Fou Ts’ong, pianiste ami de Martha, « avait l’impression d’entendre battre le pouls de l’univers. Elle ne « jouait » pas Bach, elle faisait se lever le soleil sur le monde. Mais cette clarté, qui illuminait tout, l’aveuglait et lui brûlait les doigts. «

Mais cette clarté, qui illuminait tout, l’aveuglait et lui brûlait les doigts.
 
Ce soleil n’est pas celui de la mélancolie. Il est celui d’une forme d’absolu, de la passion exigeante, profonde, partagée ; de la magie musicale, d’une cristallisation particulière qui est notre pulsation vitale.

Que René Char me pardonne de modifier ainsi ce fragment de la Parole en Archipel :

« L’éclair me dure,
La musique me volera de la mort. »

Le livre Olivier Bellamy, Martha Argerich, L’enfant et les sortilèges, Buchet – Chastel
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Cet article a été commenté 15 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas

Caliopee dit

Avec le temps, ce que l'on gagne, c'est l'expérience, ce que l'on perd, c'est l'illusion.

Dimanche 21 Mars 2010, 15:18 GMT+2 | Retour au début

Armand dit

Le génie de l'interprète c'est quand elle entends et traduit des choses que le compositeur n'entendais probablement pas.

Dimanche 21 Mars 2010, 16:00 GMT+2 | Retour au début

Elle sera de retour au Festival de Verbier cette année. Le 17 juillet.

Il y a aura aussi Hélène Grimaud, Kissin, Zacharias, Angelich, ..., et aussi Julius Bär, Rolex... ;-)


laurentp

Dimanche 21 Mars 2010, 17:51 GMT+2 | Retour au début

Brely Sylvie dit

C'"est un très beau livre qui fait ressentir de l'intérieur la vie d'une artiste exceptionnelle...j'ai beaucoup aimé

Dimanche 21 Mars 2010, 22:09 GMT+2 | Retour au début

Mauss dit

Grand Jacques :

Essaie de retrouver sur podcast Radio Classique le long et bel interview de Bellamy par Duault : il y a environ 10 jours.

Ce livre est tout bonnement exceptionnel.

Merci d'en avoir bien et longuement parlé ici.

Bonjour de Barcelone où il pleut, avec un hôtel sans wifi mais tu connais le Mac : je gaule le wifi d'en face :-)

Dimanche 21 Mars 2010, 22:25 GMT+2 | Retour au début

Nicolas Herbin dit

Ne pas se priver non plus de la quotidienne d'Olivier Bellamy - "Passion classique" - sur la radio éponyme (je sais, les puristes vont encore dénigrer, ils adorent faire ça) : c'est franchement souvent très bien. For me, i say.

www.radioclassique.fr/ind...

Dimanche 21 Mars 2010, 23:00 GMT+2 | Retour au début

Pascal Henry dit

Ne jamais perdre son âme d'enfant entretien l'illusion

Lundi 22 Mars 2010, 09:29 GMT+2 | Retour au début

George Clooney dit
Caliopee dit

Et comment fait-on pour ne pas perdre son âme d'enfant?! :-)
La discussion rappelle étrangement le dilemme du bon bramin de voltaire qui a tout; il est cultivé, riche, aimé mais pourtant il ne peut répondre aux questions existentielles de la vie. « J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues; j’enseigne les autres, et j’ignore tout: cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût, que la vie m’est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps: je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité: je suis composé de matière; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée: j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché: je ne sais pourquoi j’existe; cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points: il faut répondre; je n’ai rien de bon à dire; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé" (cf www.voltaire-integral.com... Vaut-il mieux être intelligent et malheureux ou imbécile et heureux? :D

P.s. On sait que Georges Clooney aime les belles femmes, mais la beauté de l'âme, ça compte aussi, non?!

Lundi 22 Mars 2010, 17:36 GMT+2 | Retour au début

George Clooney dit

Caliopée je viens de lire un article sur un gars qui s'est nourri toute sa vie de pain et de chocolat:
enfin un qui a réalisé un rêve d'enfant!.
il y avait une photo, il avait une tête normale.
le beauté intérieure et un bon coiffeur c'est bien aussi!
pour moi juste qu'à ce jour le top c'était Richard Clayderman, maintenant je doute!

Lundi 22 Mars 2010, 18:33 GMT+2 | Retour au début

Olivier dit

J'aime bien son interprétation de la sonate de Liszt libre et féline...ainsi que son interprétation hallucinante avec Kremer des sonates pour piano et violon de Beethoven. Après faut quand même reconnaitre que dès qu'elle est avec d'autres personnes cela se gâte un peu, un peu du genre à en faire qu'à sa tête! enfin c'est ce que je trouve.

Lundi 22 Mars 2010, 21:06 GMT+2 | Retour au début

Le Goffe dit

Moi, c'est son jeu dans Bach que j'affectionne particulièrement et notamment dans les suites anglaises; à mettre en parallèle avec la version d'Ivo Pogorelich... ça n'est pas un hasard si Martha Argerich a claqué la porte du jury quand on a pas donné le 1er prix au concours chopin à celui qu'elle estimait devoir le recevoir..j'adoooore cette personne!
merci monsieur Perrin de nous rafraîchir avec ce beau piano!
(le gattinara osso san grato commence aussi à me "gratter"= à rechercher obstinément cet été pendant mes vacances dans le piémont...)
amitiés
bertrand

Mercredi 24 Mars 2010, 11:59 GMT+2 | Retour au début

Bertrand,

Tu devrais venir nous voir plus souvent ... :-))

A un des ces 4!

Mercredi 24 Mars 2010, 12:26 GMT+2 | Retour au début

Genevieve Normand dit

J'ai adoré ce livre de O. Bellamy et j'en ai fait cadeau à des amis qui apprecient Martha
Argerich. Je l'admire profondement depuis
des années, je l'ai souvent entendue en live
j'ai presque tous ses disques et j'ai été deçue
de ne pas pouvoir la rencontrer lors de son
passage à Lyon en Janvier dernier, j'aurais aimé lui dire toute mon admiration et ma gratitude
et la remercier pour tout ce qu'elle m'apporte
car je joue moi même du piano et elle est
pour moi un guide un modele de musique
vivante : elle" est" musique et c'est exceptionnel.
Je l'adore et je l'embrasse.
Genevieve à Lyon

Dimanche 20 Fevrier 2011, 17:15 GMT+2 | Retour au début

Alfredo dit

Entretien avec Alberto Neuman:

"Les leçons s’adaptaient aux élèves selon leurs demandes. Michelangeli suivait les écritures : « A qui me demande, je donne.» Marta Argerich n’a pas eu beaucoup de chance avec Michelangeli, probablement parce qu’elle écoutait souvent les disques de Horowitz. Encore que, avec son talent, elle a pu tout de même en tirer profit."

weltkunst.blogspot.com/20...

Mardi 21 Juin 2011, 19:49 GMT+2 | Retour au début