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Jacques Perrin

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Il n'y a pas d'autobiographie : la vie ne s'écrit pas. Elle se vit. Ecrire la vie, c'est la revivre autrement, selon d'autres perspectives. Destins croisés. Rencontres. Instantanés. Territoires du goût. Archipels à explorer.

Variations autour de l'amour et d'une stèle lumineuse.

Vendredi 29 Juin 2012, 13:56 GMT+2Par Jacques PerrinCet article a été lu 1359 fois
D’ici, on a la plus belle vue sur le lac. L’été venu, on imagine des allées et venues, d’une rive à l’autre, des vaporettos lancinants le long du golfe clair, des mouettes en goguette, des traversées de rade aussi rapides que des frissons.
On rêve toujours de l’autre rivage, le voici. Longue bande élancée que délimite la crête du Jura, pareille à une écume sylvestre d’où s’échappe le phare de la Dôle.
Quand celui-ci s’enturbanne de brumes, c’est mauvais signe. Les radars de Skyguide hoquètent et, précédée par le maurabia, la tempête menace...
D’ici, on voit tout en filigrane. Les jeux de lumière à la surface des eaux, les bourgs qui s’égrènent sur la côte vaudoise, les strates du temps en fines cursives, et dans une diagonale sur la droite, le château de Coppet.

Ce 13 août 1803, à une heure du matin, Corinne, les yeux embués, écrit à Nelvil. Sur ordre de Bonaparte, ce dernier vient d’être arrêté à Genève. L’heure est grave. Le destinataire craint pour sa vie, ainsi que pour celle de sa correspondante : selon le désir de Corinne, il brûlera la plupart de ces lettres. Quelques-unes sont parvenues jusqu’à nous, dont celle du 13 août et sa fin tremblée :
 
Adieu je vous embrasse à travers les barreaux et les grilles, vous sentirez encor mes larmes — adieu — seulement brûlez les lettres, j’écrirai souvent.

Face au château une allée d’ormes ouvre sur un impossible ailleurs. Corinne rêve. D’ici, on devine tout. La brûlure, le silence, le sang qui perle là où la passion s’est inscrite en traits parallèles, "cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent".
 
Transition. Une terrasse, entièrement vitrée, pour que rien ne s’immisce entre le lac et la vision du lac, ses ciels d’orage, d’attente ou de lente capitulation. Ils ont pris place à l’extrémité du ponton. Chaque lieu, chaque moment, est unique. Nous ne le savons qu’après coup ; ce savoir hélas ne nous sera d’aucun secours.   

Ils ont quitté les pages de leur existence immobile, sont arrivés ici après un long périple, pour un rendez-vous avec le passé, et pour – comment la nommer ? – cette élégie gourmande :
 
– "Chère Corinne, mon absence vous a donc rendue malheureuse ? 
– Oui, Nelvil, j’ai tremblé de ne plus vous revoir, car votre vie m’est plus précieuse que le souvenir de nos jours de bonheur. 
– Vous êtes une magicienne qui vous montrez sublime et disparaissez tout à coup de cette région où vous êtes seule, Corinne... on ne peut s'empêcher de vous redouter en vous aimant ! 
–  .... 
– Vous ne répondez pas... à quoi songez-vous ? Comment vous arracher au tumulte qui est le vôtre ? 
– Ne dites rien, Nelvil, contentez-vous de vous sauver de vous-même…  Parlons d'autre chose. C’est un cliché, mais ne trouvez-vous pas que d’ici, de la terrasse du Floris, on contemple un pan d’éternité ? Et la cuisine de ce bon M. Legras n’y participe-t-elle pas ? L’instant qui dure. Ces légumes chantournés. Ces saveurs frontales, foisonnantes et incisives, ces petits shots décalés, tel ce pamplemousse rose à la racine de polypode, cette trame où sont sertis les rêves, cela pourrait apparaître anodin n’est-ce pas, mais non, il y a là quelque chose de léger, d’intemporel, de frémissant, qui ressemble à la musique de nos vies…
 
Les agapes

Coussinet de légumes de saison de M. Chappuis servi tiède, ravigote de jeunes pousses d’herbes et radis nantais

Duo d’asperges de Cavaillon et du domaine de Roques-Hautes, craquelin de morilles fraîches et son émulsion

« L’artichaut Macaux et le Tussilage », fond d’artichaut garni de coulis de tussilage, mœlleux d’artichaut à l’huile de noisette et coriandre fraîche

Le restaurant Le Floris, route d’Hermance 287, Anières – tél. 022 751 20 20

PS : cette fiction gastronomique est une variation autour de Corinne ou l’Italie (dont sont extraites quelques citations), ainsi qu’autour des lettres autographes de Madame de Staël à Ferdinand Christin.
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X dit

"des vaporettos lancinants'?

"la crainte de l'adjectif est le commencement du style" Claudel

voyez Saint Simon:
"Madame était une princesse de l’ancien temps, attachée à l’honneur, à la vertu, au rang, à la grandeur, inexorable sur les bienséances. Elle ne manquait point d’esprit, et ce qu’elle voyait, elle le voyait très bien. Bonne et fidèle amie, sûre, vraie, droite, aisée à prévenir et à choquer, fort difficile à ramener ; grossière, dangereuse à faire des sorties publiques, fort allemande dans toutes ses mœurs et franche, ignorant toute commodité et toute délicatesse pour soi et pour les autres, sobre, sauvage et ayant ses fantaisies. "
fascinant? non

Vendredi 29 Juin 2012, 14:15 GMT+2 | Retour au début

Jacques Perrin répond

Ne craignez rien, ni les princesses de l'ancien temps, ni les adjectifs, ni la question du style ! Ne craignez que ce qui s'énonce sous couvert d'anonymat, cher X...

Vendredi 29 Juin 2012, 14:27 GMT+2 | Retour au début

Mauss dit

Plutôt Bruckner que Mozart pour accompagner cette lecture !

Grand Jacques : merci de ces visions à nulles autres pareilles !

Vendredi 29 Juin 2012, 16:59 GMT+2 | Retour au début

Arthur Crudup dit

...la mesure du vaseux alliage qui unit l'artichaut et le vin...locaux
www.deezer.com/fr/music/t...

Vendredi 29 Juin 2012, 23:02 GMT+2 | Retour au début