Jamais un drame collectif ne fut ainsi vécu et parlé...
Proposée le 24 Jan 2010 par Jacques Perrin
Nous sommes devenus cette image électrique, irradiés, vibrant à l’unisson sur la même fréquence. Si la peinture est chose mentale, écrivait Léonard, c’est qu’elle offre la liberté de devenir visionnaire, au hasard des taches sur un mur ou de nuages dans le ciel, qui deviennent des chevaux au galop, une baie sur la mer. L’image électrique, elle, nous met en hypnose, nous transforme en de simples conducteurs, les ondes ont insolé nos rétines et notre corps tout entier, nous sommes ce mardi, les victimes venues et à venir. Il en est de même avec les sons, nous qui déjà entendons s’élever des voix qu’on croirait portées par le vent noir du hasard, des voix qui disent adieu à leurs bien-aimés, des voix d’outre-tombe qui parlent, seules et recluses dans la certitude de leur mort accomplie. Jamais un drame collectif ne fut ainsi vécu et parlé, au présent, individuellement, indivisiblement, dans l’absolue solitude qui met chacun face à sa propre mort.
Luc Lang, 11 septembre mon amour
Salut donc au secret que tu gardes sauf.
Proposée le 6 Oct 2009 par Jacques perrin
Tu nous quittes, tu nous laisses devant l’obscurité dans laquelle tu disparais. Mais: salut à l’obscurité ! Salut à cet effacement des figures et des schémas. Salut aussi aux aveugles que nous devenons, et dont tu faisais un thème de prédilection: salut à la vision qui ne tient pas aux formes, aux idées, mais qui se laisse toucher par les forces. Tu t’exerçais à être aveugle pour mieux saluer cette clarté que seule l’obscurité possède: celle qui est hors de vue et qui enveloppe le secret. Non pas un secret dissimulé, mais l’évident, le manifeste secret de l’être, de la vie/la mort. Salut donc au secret que tu gardes sauf.
Jean-Luc Nancy, après la disparition de Jacques Derrida
L'amie de Rainer Maria Rilke
Proposée le 30 Juin 2009 par Yves
Je connais la vérité — abandonnez toutes les autres vérités !
Il n'y a plus besoin pour personne sur terre de lutter.
Regardez — c'est le soir, regardez, il fait presque nuit :
de quoi parlez-vous, de poètes, d'amants, de généraux ?
Le vent s'est calmé, la terre est humide de rosée,
la tempête d'étoiles dans le ciel va s'arrêter.
Et bientôt chacun d'entre nous va dormir sous la terre, nous
qui n'avons jamais laissé les autres dormir dessus. »
Marina Tsvetaïeva (en 1915)